De fil en aiguille ou de coïncidence en coïncidence (2)

Les souvenirs vous habitent longtemps après les avoir remués.
Près de la gare d’Asnières, j’ai revu la rue Saint-Saëns, celle qu’habitait ma tante, celle où je passais mes vacances. On m’avait dit que la rue s’appelait ainsi car le musicien l’aurait habitée. Je n’en trouve nulle trace aujourd’hui. Pourtant je l’ai cru. La rue existe même si…
L’immeuble où habitait la tante qui m’accueillait n’a pas pris une ride (il les avait déjà prises quand j’étais enfant). À proximité, du côté de la gare d’Asnières, les bistros sont toujours là, la boulangerie la même (le pain y est-il meilleur ?). Dans sa rue, rien n’a changé ; le calme absolu, total, angoissant est toujours le même.
Je vis tout cela, et repartie chargée et cependant légère, d’avoir renoué, l’espace d’un instant avec un pan important de mon enfance.
Mes souvenirs ont continué de cheminer.
Dans les jours qui suivirent, je me souvins avoir joué à Philippine, avec ma tante de Courbevoie et n’avoir joué à ce jeu qu’avec elle.
Sur le blog de Laure Limongi, Gérard Genette définit ainsi ce jeu :

Philippine. Autant que je m’en souvienne, on appelait “ faire philippine ” le fait de trouver, imbriquées comme des fœtus jumeaux dans leur nid commun, deux amandes, dites alors “ amandes philippines ”, dans la même coque ; ou plutôt, le rite à deux qui s’ensuivait, et qui consistait à dire “ Bonjour Philippine ! ” sous je ne sais plus quelle condition, pour gagner je ne sais quoi – un baiser, peut-être. Le plus mystérieux était évidemment la relation entre la chose et le mot, dont j’ai su bien plus tard qu’il procédait simplement, par fausse étymologie, de l’allemand Vielliebchen (bien aimé). Ce qui d’ailleurs n’explique rien.

Je ne parlais pas allemand à l’époque, et il n’était pas question de baisers, juste de souhaits qui seraient exaucés pour la première qui dirait : “Philippine” le lendemain du jour où on avait trouvé des amandes jumelles. J’y croyais.

À mon retour, je décidai donc de visionner un film de Jacques Rozier, par association d’idées, Adieu Philippine. J’avais la chance d’avoir le coffret de l’intégrale de ses films, chez moi.
Bien sûr, il y a deux filles autour du même mec, les amandes jumelles en quelque sorte. Une sorte de Deux Anglaises et le Continent. À un moment dans le film, il est fait allusion à ce jeu.
Dois-je rappeler qu’il date de 1960 et qu’il est infiniment “nouvelle vague” et aussi très politique ?

La guerre d’Algérie est derrière la légèreté apparente des trois personnages. Une façon de contourner la censure de l’époque.

Alors que les trois jeunes gens sont en Corse en vacances, Michel reçoit sa feuille de route pour partir en Algérie. Pour cela, il doit se rendre à la caserne Charras, à Courbevoie. Nous y voilà…
à suivre…

De fil en aiguille ou de coïncidence en coïncidence (1)

Si l’on veut faire référence à Breton, on parlerait de hasard objectif, d’autres parleraient plus simplement de coïncidences, quand, à partir d’un lieu, les signes s’enchaînent pour vous y ramener inexorablement par la pensée. C’est ce que j’ai pu observer avec un certain plaisir mêlé d’étonnement ces derniers jours.

Le lieu en question n’a rien d’exotique, de mythique ou de mystique. Il relèverait plutôt du banal si des signes, des enchaînements de hasards, de coïncidences, ne le faisaient pas sortir de l’ordinaire – en ce qui me concerne, s’entend.

Le week-end dernier, je suis allée chez mon fils qui vit à Courbevoie (92). Le hasard du boulot (1er hasard) l’a fait s’installer dans cette commune de la banlieue ouest de Paris. Il l’a fait sans vraiment savoir que moi, sa mère, j’avais passé pendant des années, des vacances, précisément à Courbevoie, chez une tante, lorsque j’étais enfant.

Le Courbevoie de mon enfance n’est pas dans le même quartier que le Courbevoie qu’il habite.
Le sien, il est plutôt du côté de la place Charras, proche de la gare de Courbevoie.Le mien était limitrophe avec Asnières, à deux pas de la gare, de ladite commune.La proximité de l’endroit m’a incitée à aller sur les lieux à la fois familiers et pourtant devenus lointains dans mes souvenirs; je n’y étais pas retournée depuis plusieurs dizaines d’années.
L’opportunité se présentait. J’avais envie de la saisir.

Je décide donc de me rendre à Asnières, enfin à Courbevoie près de la gare d’Asnières …
Malgré le fait que les deux communes soient voisines, il est nécessaire de faire un changement (je préfère dire une escale) à la gare de Bécon-les -Bruyères. Ce nom de Bécon-les-Bruyères qu’enfant je transformais en Bécon-les-Gruyères (pas très subtil, je l’avoue), n’était qu’un nom étrange et mémorable, et n’existait pour moi qu’ainsi. En effet, sur la ligne Saint-Lazare/Versailles-rive-droite je n’étais jamais allée en aval d’Asnières.
Donc, ce jour-là, je découvrais que Bécon-les-Bruyères était un lieu qui existait bien. Quoique…
C’est une gare, certes, mais en fait, ce n’est pas une commune. Il s’agit d’un regroupement de quartiers de trois communes différentes : Courbevoie, Asnières, Bois-Colombe.
Bécon-les-Bruyères est un nom, qu’un nom et pas plus.
à suivre...

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? (3)

Alors, continuant mes recherches je me suis penchée sur un certain Farabeuf.

Louis Hubert Farabeuf était un chirurgien qui travaillait aussi bien la viande chaude que la viande froide. C’est ainsi qu’il trouva des morceaux humains restés vierges de toute dénomination et, en toute modestie, leur colla son nom :

  • Le tronc veineux de Farabeuf : une des branches de la veine jugulaire interne.
  • Le tronc artériel de Farabeuf : c’est le tronc thyro-cervical (thyro-bicervico-scapulaire – truncus thyro cervicalis), une artère collatérale de l’artère sous-clavière droite
  • Le heurtoir de Farabeuf : c’est une légère excroissance qui se trouve au niveau de face inférieure de la clavicule dans sa partie médial, elle forme le prolongement postérieur de la surface articulaire qui s’articule avec le sternum.
  • Le muscle deltoïde fessier de Farabeuf ;
  • Les lames sacro-recto-génito-pubiennes de Farabeuf : ce sont des formations cellulo-fibreuses sagittales qui divisent le petit bassin en trois régions distinctes,
  • Le canal de Guyon-Farabeuf : il s’agit d’un canal traversé par le nerf ulnaire après son passage dans le canal carpien du poignet de la main. (Tiens, il a partagé le morceau avec un associé.)

Farabeuf_instruments Il inventa des instruments de chirurgie et sur l’acier, il eut le même réflexe que sur la chair humaine, il leur colla son nom.

  • Écarteur de Farabeuf
  • Le davier à double articulation de Farabeuf
  • La rugine droite et la rugine courbe de Farabeuf
  • La rugine-curette trouée de Farabeuf ;
  • Rugine pour côtes d’Alexandre-Farabeuf ;
  • Le bistouri d’amputation sous astragalienne de Farabeuf ;
  • La pince à suture intestinale de Farabeuf ;
  • La sonde cannelée à double courbure de Farabeuf ;
  • La scie d’amputation et de résection de Farabeuf ;
  • La gouttière protectrice pour symphysiéotomie de Farabeuf ;

Quel ego, Monsieur Farabeuf !
En continuant à chercher sur cet obsédé de son patronyme, j’ai trouvé ceci sur un blog :

Mais ce maître de l’anatomie est également brusque, voire emporté, dans ses rapports avec ses étudiants. Deux étudiants ajournés, l’un pour avoir dû lire une lame histologique sans microscope et l’autre après avoir été traité de couillon et d’andouille portent plainte auprès du doyen. La sanction ne se fait pas attendre : Louis Farabeuf est suspendu de ses fonctions en 1902, dans un climat de tensions personnelles avec le ministre, ami intime de son successeur.

Rien n’a changé dans les facultés de médecine. Les professeurs d’anatomie sont toujours aussi atrabilaires, insultent toujours copieusement les étudiants de deuxième année durant les TP autour d’un cadavre.
Qu’il fut cinglé, on s’en doute. Mais ce qui est beaucoup plus intéressant c’est qu’il devint un personnage de roman sous la plume d’un écrivain mexicain, Salvador Elizondo.Salvador Elizondo-RETO

Ses textes vigoureux et ses descriptions des techniques d’amputation ont attiré l’attention de l’écrivain mexicain Salvador Elizondo. Celui-ci est l’auteur d’une biographie romancée de Farabeuf dans laquelle il souligne et exagère les côtés morbides du chirurgien. C’est par ce « Classique des Secrets de l’esthétique du mal » que Farabeuf est surtout connu. Elizondo y présente Farabeuf comme un agent secret en Chine après la Guerre des Boxers, au service des jésuites français dans la mise au point d’un plan pour évangéliser la Chine. Elizondo a entremêlé, dans son livre Farabeuf ou la chronique d’un instant (1965), des évènements empruntés aux vies de Dupuytren, Muybridge, Daguerre et Nadar, parmi d’autres.

En découvrant l’existence de ce roman, je découvrais donc je n’étais pas la seule à penser que, dans la tête d’un anatomiste, il se passait de drôles de perturbations. Pour Elizondo, Farabeuf était un sadique. Quand on cherche à droite et à gauche ce que l’on peut lire sur ce roman- lui-même introuvable en français-, je suis tombée sur une conférence tenue par une certaine Dorita Nouhaud.
extraits :

C’est à cette littérature que pour répondre au thème qui nous était proposé cette année universitaire 2006-2007 au Séminaire d’Amérique latine, à savoir “Littérature et violence”, j’ai emprunté mes exemples: Salvador Elizondo dans Farabeuf, Julio Cortázar dans 62, modelo para armar. Le fil rouge de ma lecture —l’adjectif rouge, rouge sang, il va de soi, convient on ne peut mieux à la teneur de ces ouvrages— est un livre de Georges Bataille, Les larmes d’Eros, qu’en 1961 l’éditeur parisien Jean-Jacques Pauvert donnait au public dans sa collection Bibliothèque Internationale d’Erotologie.

En ce qui concerne Farabeuf, la preuve la plus évidente, la plus délibérément voyante de filiation avec Bataille est une photographie dont le roman de Salvador Elizondo s’engendre et que reproduisent les successives éditions du roman, une des photographies prises à Pékin le 10 avril 1905 et que l’on voit dans Les larmes d’Eros. Supplicie_chinoisElles témoignent du supplice chinois Leng Tch’é, les Cent Morceaux, ainsi appelé parce qu’il consiste à donner une mort lente en détachant articulation par articulation les membres d’une victime attachée débout à un pieu. Ce supplice fut appliqué, par décret impérial publié dans les journaux de Pékin, à Fou-Tchou- Li, meurtrier du prince Ao-Han-Ouan.

C’est là qu’intervient Farabeuf, l’homme “aux prodigieuses dissections”, dont la profession avait été de “faire sauter deux ou trois jambes et bras dans l’immense amphithéâtre de l’Ecole de Médecine”. Toute une page est consacrée à l’énumération des instruments de chirurgie inventés ou mis au point par lui, mais en ce jour pluvieux rue de l’Odéon on lui a demandé de venir appliquer une autre de ses inventions, extirper dans le regard de la femme, par un complexe et douloureux dispositif chirurgical, l’image du supplicié tel qu’il 0415567001220427476a été photographié, c’est-à-dire au moment même de la mort, dans l’extase orgasmique de la douleur, et remplacer l’image photographique qui provoque “la petite mort” par l’image même de cette mort. C’est donc pour procéder à un rituel érotico-sadique que Farabeuf se rend au 3 de la rue de l’Odéon où le narrateur l’a convié…

Ce roman est une belle utilisation d’un personnage réel au service de la fiction ; Elizondo a creusé dans l’inconscient du chirurgien-anatomiste et en a extirpé ses rêves les plus inavoués. Que pouvait-il y trouver d’autre ?

Ce livre en français (je ne lis pas l’espagnol) est introuvable. Peut-être traîne-t-il sur l’étagère d’un bouquiniste ? Alors, merci de me le signaler.

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? (2)

Dans la série des cinglés anatomistes, je voudrais parler aussi de Jan Evangelista Purkinje.Jan_Evangelista_Purkyne_2 Il a laissé son nom, pourtant pas des plus simples, aux :

Contrairement à son collègue Vicq, il s’intéresse à toutes les parties du corps, il était total nécrophile pourrait-on dire . Des testicules où il met en évidence les tubes séminifères, aux aisselles et autres endroits odorants où il met en évidence les glandes sudoripares, son scalpel circule partout sur le cadavre. En plus, il a eu la bonne idée de découvrir que les empreintes digitales pourraient être utilisées pour identifier les individus. Toutes les polices du monde lui sont reconnaissantes. Il n’y a vraiment pas de quoi être fier !

300px-Henricvs_Avgvstvs_Wrisberg_(1739-1808)Et Heinrich August Wrisberg ? Qu’est-ce qui lui a pris de laisser à la prospérité des morceaux de viande d’aussi bas étage ?

Il faut quand même avoir un grave problème d’ego pour s’acharner à trouver une place vacante dans le corps humain, une parcelle aussi petite soit-elle, et y coller une étiquette avec son nom. Des vies entières vouées à ça ! Il doit bien y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond chez les anatomistes.
à suivre…

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? (1)

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? C’est la question que je me pose depuis quelques temps. En effet, étant contrainte de me plonger dans la matière, dans le système nerveux en général et le cerveau en particulier, j’ai essayé de comprendre ce qu’il y avait dans celui des anatomistes, ces étranges personnes qui ont passé leur vie le nez dans la viande froide et formolée dans l’unique but d’accoler leur nom à un morceau de chair, celui-ci n’étant parfois pas plus gros qu’une tête d’épingle. À mon tour, j’ai disséqué proprement, la vie des vaniteux scientifiques (excusez le pléonasme) que j’étais amenée à rencontrer, question de se distraire de la grise substance.

175px-Felix_vicq_dazyr

Prenons Félix Vicq d’Azyr, par exemple, c’est vrai qu’il porte un beau nom, mais était-ce la peine de le laisser à la postérité ainsi :

Je ne prétends pas présenter une liste exhaustive des éléments anatomiques qu’il a cru bon, non seulement de décrire mais en plus de les baptiser sans aucune modestie de son nom.

Tout ce que j’ai énuméré plus haut, n’est pas bien gros, ce qu’il appelle la grande fissure faisant moins de cinq centimètres, mais tout se situe dans la boîte crânienne. Quand on lit la biographie de ce prétentieux, on note ceci :

Durant la Terreur, sa qualité de premier médecin de la reine Marie-Antoinette en 1789 et de médecin consultant de Louis XVI lui fera craindre pour sa vie.

Pour sa vie ? J’aurais dit plutôt pour sa tête. Combien de générations ont souffert et continueront à souffrir à cause cet obsédé du scalpel, shooté au formol ? Sa tête aurait roulé dans la sciure, combien la vie, la mienne, aurait été plus belle ! D’ailleurs, j’y pense : n’a-t-il pas profité de l’invention d’un de ses confrères, le docteur Guillotin, pour se fournir en viande fraîche ? Je l’imagine ramassant discrètement la tête que le couperet vient de détacher, la cachant sous sa cape, courant ainsi à travers les rues de Paris, de la place de Grève jusqu’à son laboratoire au Jardin des Plantes, et jouissant à l’avance des sévices qu’il allait faire subir à son butin. Un fou, en somme.
à suivre…

sainte Thècle : l’enquête (4)

Je suis allée consulter le site du Centre d’Études et de recherches littéraires et scientifiques de la Lozère car Sainte Thècle mérite qu’on se penche sur elle scientifiquement.

La découverte fortuite par Monsieur Gilbert Chambrun et Madame le Docteur Clouet d’une structure hétérogène au revers sud d’un petit plateau calcaire, dit de la Chaumette, dans la commune des Saint-Bonnet-de Chirac des restes d’un petit habitat, un ermitage vraisemblablement.

Zut, je ne l’ai pas vu.

Le petit édicule taillé dans le conglomérat rocheux et bâti en ce lieu évoque les grottes des ermites issues de la tradition des chrétientés d’Orient.

Intéressant tout ça. Pourquoi ne serait-ce pas la maison de Thècle ? On peut rêver. Ce n’est pas plus absurde que toutes ces histoires de lions, phoques et autres animaux féroces qu’elle a su amadouer.

CIMG1938

Il se trouve en effet, qu’à une trentaine de mètres en contre-bas existe une chapelle, récente certes, mais à plusieurs reprises reconstruite, au-devant de laquelle coule une source pérenne, réputée miraculeuse, sous le vocable de Sainte Thècle.

Rien d’exceptionnel dans l’architecture de la chapelle.CIMG1934

On y trouve une histoire de la sainte, assez semblable à celle que je viens de raconter.CIMG1932 Il n’est pas dit qu’elle est morte dans ce lieu. C’est dommage.
Par contre on y parle de la source dont l’eau CIMG1932_2 Quelle chance ! On a toujours besoin d’eau miraculeuse. Une cataracte, une myopie, une morsure de crotale (voir Raymond Roussel) et hop, un peu d’eau de sainte Thècle et le tour est joué.CIMG1931_2J’ai donc pris une bouteille et l’ai remplie à la source. Au passage, j’en ai bu quelques gorgées, j’avais très soif. Ma vue n’a pas changé mais ma soif s’est apaisée. Premier miracle ?
Ce n’est qu’après que j’ai vu ce panneau : CIMG1939Eau non potable ! Voici donc encore une preuve qu’il ne faut pas se fier à ce qui est raconté dans les religions. Ceci dit, je n’ai pas eu de malaises particuliers après avoir bu cette eau, ma vue ne s’est pas améliorée non plus.
L’enquête n’a pas beaucoup avancé, je vous l’accorde. J’ai repris la route avec les photos prises à Saint Bonnet de Chirac et la bouteille d’eau miraculeuse.
Qu’on se le dise…. CIMG1933

sainte Thècle : l’enquête (3)

Le discours tenu par ceux qui veulent nous vendre leurs religions ne seraient que des balivernes ?
Du moins, en lisant Un homme de Philip Roth, c’est ce qu’on peut être tenté de croire :

La religion était une imposture qu’il avait démasquée très tôt dans sa vie : elles lui déplaisaient toutes; il jugeait leur folklore superstitieux, absurde, infantile ; il avait horreur de l’immaturité crasse qui les caractérisait, avec leur vocabulaire infantilisant, leur suffisance morale, et leurs ouailles, ces croyants avides. Ce n’est pas lui qui serait dupes des balivernes sur la mort et sur Dieu, ou de ces fantasmes de paradis d’un autre âge. Il n’y avait que le corps, né pour vivre et mourir selon les termes décidés par les corps nés et morts avant nous. Philip Roth (Un homme)

J’ai donc mené mon enquête, comme j’ai eu l’occasion de le prouver dans les deux articles précédents.12752_1191915072156_1056755400_30550958_4858412_n Nos saints du calendrier ne seraient pas plus réels que Blanche-Neige ou Spider-man ? Et l’histoire de sainte Thècle ne serait pas tout à fait celle qu’on veut bien nous raconter ? N’écoutant que mon courage et mon envie de dénoncer les mensonges, je suis allée sur les traces de sainte Thècle, enfin de Thècle pour parler plus simplement.
Pour commencer, c’est Wikipédia qui m’a mise sur la piste, ou plutôt sur la route.CIMG1941 copy Pas folle la guêpe ou plutôt la sainte. Même si elle fut totalement amoureuse de son Paul, une fois celui-ci mort, elle préféra fuir Rome et les persécutions pour se retirer, tranquille, peinarde, dans les Cévennes et mourir à Saint Bonnet de Chirac. Elle aurait donc emprunté la route du Gévaudan. Grosso modo, en partant de Rome, comme il est dit officiellement, et à mon avis, elle aurait pris la voie Appia, puis la voie Aurélia, la voie Domitia, et puis aurait tourné à droite en prenant peut-être le voie Agippa ou une autre route (peut-être celle utilisée par César pour rejoindre Gergovie ? Parle-t-il de la route empruntée dans la Guerre des Gaules? Je ne m’en souviens plus, c’est trop lointain.)
D’ailleurs, de nos jours, la route pour rejoindre Saint Bonnet de Chirac n’est pas si simple que ça. En effet, j’ai interrogé plusieurs personnes à moins de cinq kilomètres du lieu, leur demandant de m’indiquer la direction, mais personne n’a pu me répondre. C’est au bar de Chirac, qu’enfin on m’a montré un chemin qui y mène directement. “La vérité est dans les bars.” voudrais-je ajouter, mais ce serait hors de propos.
Ceci dit, cette fameuse Thècle se retrouve en Gévaudan. En lisant Wikipédia, on apprend qu’elle serait morte à Saint Bonnet de Chirac (1er Président français) mais, aussi qu’elle est vénérée à Chamalières (2ème président français… vous me suivez ?) où ses reliques furent conduites au VIIe siècle ( Pas de trace de Thècle à Neuilly ou à la Défense mais on ne s’en plaindra pas). Donc je n’écoutant que ma curiosité, je me suis rendue à Saint-Bonnet de Chirac.CIMG1929

à suivre…

sainte Thècle : l’enquête (2)

Alors, cette brave fille, puisque, je le rappelle, c’est une sainte et non un saint comme il est écrit sur le calendrier de la Poste, qu’a-t-elle fait pour mériter l’auréole ?

Sainte Thècle était originaire de la ville d’Iconium (Asie-Mineure). Elle était la fille d’une riche païenne nommée Théoclie. Agée de dix-huit ans, elle était fiancée à un jeune homme nommé Thamyris, qui l’aimait d’un amour ardent. C’est à cette époque que, descendant d’Antioche, Saint Paul fut accueilli à Iconium dans la maison d’Onésiphore, un voisin de Thècle, et y enseignait nuit et jour la parole de Dieu.
A tous ceux qui l’écoutaient dans une grande joie, il disait: «Heureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu. Heureux ceux qui gardent la chasteté de leur chair, parce qu’ils seront le temple de Dieu. Heureux ceux qui ont renoncé à ce monde, car ils seront agréables à Dieu. Heureux ceux qui craignent les paroles de Dieu, parce qu’ils seront consolés. Heureux ceux qui embrassent la sagesse de Jésus-Christ, etc, etc.».

Ce pauvre garçon était tombé sur la tête, avait le verbe facile et racontait n’importe quoi.

Au comble de la joie et comme fascinée par ces paroles célestes, Thècle fut amenée à la foi en écoutant Paul cachée derrière une fenêtre qu’elle ne quitta pas pendant trois jours.

Elle s’est laissée bluffer par le bonimenteur, la naïve !

Or Théoclie et Thamyris étaient dans une grande émotion en voyant ainsi Thècle oublier ce qui est terrestre pour s’attacher aux paroles de cet étranger qui enseignait à se détourner du mariage. Toute la ville était également en émoi, c’est pourquoi on se saisit de Paul et on l’amena devant le gouverneur. Celui-ci ordonna de l’enchaîner et de le conduire en prison. Après avoir donné ses bracelets au gardien, Thècle vint de nuit retrouver Paul dans sa prison, afin d’apprendre les grandeurs de Dieu, assise à ses pieds et baisant ses chaînes.

Je ne ferai pas de commentaire, vous saurez lire de vous même entre les lignes puisque le récit de cette passion débordante autant que sulfureuse est à peine crypté.

Lorsqu’on découvrit Thècle ainsi enchaînée par l’amour divin auprès de Paul, on les fit comparaître tous deux devant le gouverneur. Comme elle ne répondait pas aux questions du gouverneur, sa mère elle-même s’écria: «Brûle cette ennemie du mariage au milieu de l’amphithéâtre, afin que toutes les femmes instruites par cet exemple soient épouvantées!» Le gouverneur, contre son gré et sous la pression de la foule, fit flageller Paul,
le chassa hors de la ville, et condamna Thècle à être brûlée vive. Alors qu’on l’emmenait nue au lieu du supplice et que dans une grande fébrilité les jeunes gens et jeunes filles rassemblaient les bois pour le bûcher, Thècle vit le Seigneur sous les traits de Paul, qui l’emplit d’une force divine en la regardant. S’armant du signe de la Croix, elle monta. sur le bûcher. Mais, bien que la flamme brillât haute, le feu ne la toucha pas et, ému par son amour, Dieu envoya une forte pluie qui éteignit le feu et inonda l’amphithéâtre.

Tintin : Le temple du Soleil herge71!

Conduite par Dieu, Thècle retrouva Paul, qui se cachait dans un tombeau à proximité de la ville avec Onésiphore et les siens. Ils partirent ensemble pour Antioche. A peine étaient-ils entrés dans la ville qu’un notable nommé Alexandre, frappé par la beauté de Thècle s’éprit furieusement de la jeune fille et se précipita pour l’étreindre en pleine place publique. Elle se défendit, déchira sa chlamyde, arracha la couronne de sa tête et le rendit ridicule. Pour se venger, celui-ci la livra au gouverneur qui la condamna aux bêtes. On l’attacha à une lionne farouche, mais celle-ci lécha les pieds de Thècle, comme pour rendre hommage à sa virginité. Le lendemain, on lâcha contre elle de nombreuses bêtes fauves, mais elles ne purent la toucher, car la jeune fille était protégée par une lionne. Voyant une grande fosse pleine d’eau, préparée pour un nouveau supplice, Thècle s’écria: «C’est maintenant le moment de recevoir le bain de la régénération!» Elle s’y jeta en disant: «Au nom de Jésus-Christ, je me baptise à mon dernier jour». Toute la foule sursauta d’émotion, pensant que les phoques allaient dévorer tant de beauté.

Les phoques ?

Au moment où elle plongeait dans l’eau, la flamme d’un éclair frappa les bêtes qui surnagèrent mortes, et un nuage de feu voila la nudité de l’épouse du Christ. On la livra alors à d’autres bêtes plus redoutables, mais les femmes de la ville, scandalisées par l’injustice de la condamnation de leur congénère, poussèrent de grands cris et les unes jetèrent des aromates, d’autres du nard, d’autres de la casse, d’autres de l’amone, en sorte que le théâtre fut rempli de parfums et les animaux, comme accablés de sommeil, ne touchèrent même pas la Sainte. On attacha ensuite Thècle entre les pattes de deux taureaux, auxquels on appliqua des fers brûlants afin de les rendre plus furieux. Ils bondirent, mais la flamme, s’étendant en cercle, brûla les cordes et laissa la Sainte comme si elle n’avait pas été liée. Constatant qu’aucune de leurs machinations ne pouvait quoique ce soit contre la servante de Dieu, le gouverneur et Alexandre lui rendirent la liberté.
stethecle
Après s’être reposée quelques jours chez Triphaine, une riche femme de la ville qui l’avait prise comme fille adoptive dès le début de ses tribulations, Thècle, n’aspirant qu’à retrouver Paul, partit pour Myre. De là, elle retourna avec lui à Iconium Iconiuimpour y proclamer les merveilles de Dieu. Elle y trouva Thamyris mort et sa mère obstinée à rester sourde au message du salut. C’est pourquoi elle partit pour Séleucie, où elle demeura près de soixante-douze ans, à pratiquer l’ascèse dans une grotte située aux environs de la ville, dans la montagne de Calamon. Elle endura de violents combats contre les démons et se fit connaître de tous par les nombreux miracles qu’elle accomplissait. Jaloux de ses succès, les médecins païens de la ville envoyèrent des jeunes gens débauchés pour la perdre. Mais, par la providence de Dieu, elle entra vivante dans le rocher et s’enfonça sous la terre. (On raconte qu’elle serait allée à Rome pour retrouver Paul; mais qu’elle l’aurait trouvé mort. Elle serait restée là quelque temps, et se serait endormie d’un beau sommeil. Elle serait ensevelie à deux ou trois stades environ du tombeau de son maître).

En réalité, ce n’est pas là qu’elle est ensevelie. J’ai mené l’enquête.

à suivre …

sainte Thècle : l’enquête (1)

L’histoire de sainte Thècle ? Comment tout cela a commencé ?
Autant le dire tout de suite, c’est un hasard de blog, dirons-nous qui m’a mise sur la piste de sainte Thècle.
Le 25 septembre, comme je le fais presque quotidiennement depuis de nombreuses années (et oui ! et je ne m’en lasse pas.) j’ai lu le blog de JCB. je ne m’en lasse pas.
Donc ce jour-là, je lis, très tôt, le matin-au réveil-, le récit d’une visite dans une maison de retraite que JCB faite avec une tante.
Et je bloque, comme de façon réflexe, en lisant 137-hop4 “Jeudi 24 septembre 2009, Saint-Tèchle”. je m’empresse d’écrire un mail à JCB, pour lui dire que le saint en question est une sainte. Le calendrier de La Poste, vous savez, celui avec les chiens et chats que votre facteur vous apporte tous les ans dès la fin novembre, ne connaît, le 24 novembre que saint Thècle. Dire que certains se fient aux prévisions météorologiques qui y sont insérées ! Confondre une sainte et un saint ouvre toutes les possibilités quant aux erreurs dans le reste du calendrier. Un conseil : refusez-le quand votre facteur vous le propose. Contentez-vous de lui donner des étrennes. Vite ! Avant la privatisation.
Bon, revenons à notre sainte. Donc, j’écris un mail, pour dire que le saint est une sainte, que c’est scandaleux de tout mélanger etc. Enfin, un mail comme je peux en écrire le matin au réveil, encore embrumée par mes obsessions. Je l’envoie et reviens sur la suite de l’article que je n’avais pas encore lu, puisque j’avais démarré au quart de tour.
L’auteur du blog en question avait déjà écrit sur sainte Thècle et l’avait oublié… “Il y a quatre ans et demi.” Donc, JCB perdrait la mémoire ?
Mais, pire, c’est que la lectrice qui est tôt sur internet dont il parle, c’est moi ! Oui, il y a quatre ans et demi, j’avais déjà envoyé un mail pour signifier mon indignation quant à l’erreur de sexe à propos de la gentille sainte Thècle.
Moi aussi, j’ai des problèmes avec la mémoire !
Le fait est que, ce jour là, il y a quatre ans et demi, le sujet du jour était plutôt Saint Guénolé que Sainte Thècle.
Pourquoi étais-je si “branchée” sainte Thècle ? Tout simplement parce qu’il m’était arrivée d’aller à Maaloula, en Syrie. Dans ce lieu, on parle l’araméen, la langue que parlait Jésus. Et puis, on nous dit que sainte Thècle est enterrée dans ce village.
Enfin, c’est ce qu’on dit… Car, moi, j’ai mené l’enquête.
à suivre…

Roussel / Duchamp (2)

Donc Duchamp assiste à la représentation des Impressions d’Afrique en 1912. Il dit qu’il fut, alors, peu attentif au texte. Quand il le lut, plus tard, voici ce qu’il en dit : “Roussel se croyait philologue, philosophe et mathématicien. Mais il reste un grand poète” Duchamp ne connaissait pas, au moment de la représentation le procédé de Roussel.

L’obscurité de ces jeux de mots n’avait rien de mallarméen, rien de rimbaldesque. c’est une obscurité d’un autre ordre. C’est cela qui m’intéresse chez Roussel : ce qu’il a d’unique. C’est qu’il ne se rattache à rien d’autre.

confiera-t-il lors d’un entretien avec Alain Jouffroy de nombreuses années plus tard.verte+Duchamp reconnaît Roussel comme fondamentalement responsable de la Mariée mise à nue par ses célibataires, même.

Ce furent ses Impressions d’Afrique qui m’indiquèrent dans les grandes lignes la démarche à adopter. Je vis immédiatement que je pouvais subir l’influence de Roussel. Je pensais qu’en tant que peintre il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre.

Ce sont donc les Impressions d’Afrique qui confortent Duchamp dans son projet d’abandonner le caractère rétinien de la peinture.

70117_man_ray_duchampMarcel Duchamp, Man Ray

C’est en 1932 que Roussel se met à jouer aux échecs. Au bout de trois mois et demi, (il a) trouvé la méthode concernant le mat si difficile avec Fou et Cavalier., méthode qu’il expose dans Comment j’ai écrit certains de mes livres. C’est précisément en 1932 que Duchamp aperçoit Roussel jouant aux échecs au Café de la Régence, place du Palais Royal. il n’a pas osé se présenter. “roussel2Il avait l’air très “collet monté”, faux col haut, habillé de noir, très, très avenue du Bois, quoi ! Sans exagération. Une grande simplicité, pas voyant du tout. À cette époque-là, j’avais eu un contact par la lecture, le théâtre, ça me suffisait pour penser, je n’avais pas besoin d’entrer dans son intimité.” On sait la passion que nourrissait Duchamp pour le jeu d’échecs, passion si intense qu’il abandonna un certain temps l’art pour ne se consacrer qu’à elle.
Lors d’un voyage en Italie en 1963, Marcel Duchamp et Teeny visitent Palermeit-grdhtlpalmes04 et passent une nuit au Grande Albergo delle Palme, l’hôtel mythique où décéda Raymond Roussel le 14 juillet 1933. Une sorte d’hommage/pèlerinage.