Le fil de l’horizon, de fil en aiguille…

février 4, 2010 § 3 Commentaires

Les lectures souvent vous entraînent là où l’on ne soupçonnait pas aller. Pourquoi à un moment, quelque chose vous parle ? Pourquoi s’y accroche-t-on ? On tire le fil sans savoir ce que l’on trouvera au bout. C’est un peu ce qui m’est arrivé, aujourd’hui, où j’ai lu Le fil de l’horizon d’Antonio Tabucchi. C’est une sorte de polar qui tourne en balade métaphysique dans les rues d’une ville qui n’est pas nommée mais qui pourrait être Gènes. Le personnage principal s’appelle Spino, l’abréviation de Spinoza ? Voilà qu’à un moment, au chapitre 19, mes obsessions se sont réveillées. J’avais, il y a quelque temps posé la question à propos du hasard (1, 2, 3) que j’avais appelés des coïncidences. À ce propos Tabucchi écrit ceci :

Il s’est dit qu’il y avait un ordre des choses et que rien n’arrivait par hasard ; et c’est bien cela le hasard : notre impuissance à saisir les liens véritables qui unissent les choses, et il a éprouvé la vulgarité et l’orgueil avec lesquels nous établissons des liens entre les choses qui nous entourent.

Ce serait donc cela le hasard ?

Spino écrit une phrase énigmatique sur une feuille de papier. En lettres majuscules.

« IL PLEURE ? QUI ÉTAIT HÉCUBE POUR LUI ? »

Et pour vous qui était Hécube ?

Elle n’a pas eu une vie très rigolote, la pauvre fille. Hécube fut la seconde épouse de Priam, roi de Troade. Elle donna le jour à de nombreux enfants, qui, tous, devaient s’assurer une célébrité tragique dans la légende de la guerre de Troie. Certains disent qu’elle en aurait eu cinquante dont Hector, Cassandre, Pâris, Hélénos, Déïphobe, Troïlos, Polités, Cassandre, Polyxène et Créüse. Alors qu’elle était enceinte de Pâris, elle rêva qu’elle allait mettre au monde une torche. Ce présage prédisait l’incendie de Troie. Hécube abandonna son enfant; mais celui-ci, recueilli par des bergers, réussit à survivre et à rejoindre plus tard sa ville natale, où il fut accueilli avec joie par son père Priam.
Quand je disais qu’elle avait eu beaucoup de malheurs cette pauvre Hécube :

  1. Le premier de ses fils à succomber sous la main d’Achille est Trïolos, mais c’est sur Hector que l’Iliade la montre verser des larmes.
  2. Sa fille Polyxène fut sacrifiée sur le tombeau d’Achille sans doute en sa présence.
  3. Ovide dans Les Métamorphoses nous rapporte ses dernières paroles :

    «Allons ! dit-elle, puisque tu as besoin d’un sang généreux, prends-le : rien ne t’arrête ; frappe au sein ou à la gorge (et elle découvrait et sa gorge et son sein) ! Il fallait vivre esclave ; j’aime mieux mourir pour apaiser un dieu. Ah ! si seulement on avait caché mon sort à ma mère ! Ma mère ! ton image est là, je la vois ; elle trouble dans mon coeur les joies de la mort. Hélas ! tu as plus à gémir de vivre que de me voir mourir.

  4. Lors du sac de Troie son époux et son fils Politès furent tués.
  5. Hector tomba alors sous les coups d’Achille. Son cadavre fut attaché à un char par les pieds et traîné trois fois autour des murailles de Troie puis il fut abandonné aux chiens et aux oiseaux, Priam vint auprès d’Achille et le supplia de lui restituer les restes de son malheureux fils afin de lui procurer une sépulture décente. Achille refusa tout d’abord mais les dieux en furent émus et Zeus agacé, enverra Iris ordonner à Achille de rendre la dépouille d’Hector qui exigera tout de même une rançon.
  6. Hécube avala les cendres de son fils Hector afin de ne pas les laisser aux mains de ses ennemis. Lors de la prise de Troie, Hécube fut faite prisonnière et devint l’esclave d’Ulysse. Mais la série ne s’arrête pas là…

  7. Selon Euripide (dans Hécube), son fils cadet, Polydoros, avait été confié par Priam à la tutelle de Polymestor, roi de Thrace. Lorsque les Grecs, en retournant dans leur patrie, atteignirent la Chersonèse de Thrace, la vieille reine captive découvrit que son fils avait été assassiné ; pour le venger, elle arracha les yeux de Polymestor après avoir fait tuer ses deux fils devant lui.

Poursuivie par les compagnons de Polymestor, ou lapidée par les Grecs, elle fut changée en une chienne aux yeux de feu, et fut enterrée au promontoire de Cynosséma (« Tombeau de la chienne ») dans l’Hellespont. Son tombeau devint un point de repère pour les marins.

Après cette parenthèse à propos d’Hécube qui a permis de cerner un peu le malheureux personnage, continuons avec Spino, dans Le fil de l’horizon. Que fait-il ?

Il a alors pris la feuille sur laquelle il avait écrit la question sur Hécube et l’a suspendue à la corde à linge de la terrasse, puis il est retourné s’asseoir dans la même position et l’a contemplée.

Ça ne vous rappelle rien ? Moi, j’ai pensé immédiatement au Ready made Malheureux de Marcel Duchamp dont j’avais parlé dans cet article.

Cela m’amusait d’introduire l’idée de bonheur et de malheur dans les ready-mades…(M. Duchamp)

Spino fait-il un ready-made en accomplissant ce geste ? Quel est le rapport entre le traité de géométrie et cette phrase écrite sur une feuille de papier, cette phrase qui ne veut pas dire grand-chose ? Simplement, le hasard, c’est à dire, comme il est rapporté plus haut, établir des liens entre les choses qui nous entourent. J’ai fait ce lien… trouvé des coïncidences, fabriqué du hasard.

Des nouvelles d’Antonio Tabucchi

juin 9, 2009 § 1 commentaire

1- D’abord donner des nouvelles d’Antonio Tabucchi :
C’est pas cool ce qu’il lui arrive. Le 7 mai dernier, il a été convoqué à une audience en justice par un proche de Berlusconi, l’ex-homme d’affaires Renato Schifani, président du Sénat Italien. Ce qu’on lui reprochait ? D’avoir soutenu un journaliste de l’Unità, Marco Travaglio, auteur d’une enquête sur Schifani (qui, évidemment, ne révélait pas que des choses jolies-jolies.). Cet « honorable » Monsieur réclame 1,3 millions d’euros de dommages et intérêts à l’écrivain (une paille!). L’homme politique n’a pas attaqué le journal qui avait publié l’enquête, et ce même journal, d’ailleurs, reste silencieux sur cette affaire. Le reste de la presse est tout aussi muette. Que dire de la presse française qui se tait aussi sur cette affaire (à part Médiapart et les Inrocks à ma connaissance) alors qu’il s’agit peut-être du plus « français » des auteurs italiens contemporains ?
Voici ce qu’en dit Nelly Kapriélian dans son édito des Inrocks de cette semaine :

Depuis que Nicolas Sarkozy est au pouvoir, l’Italie a de plus en plus l’air d’être le prototype de ce qui attend la France. Les moyens que prend Sarkozy sont tout simplement insidieux, mais qui sait si on n’en arrivera pas au même point très vite ? En souhaitant déjà affaiblir les universités, ce sont les universitaires que Sarkozy fragilise et intimide, soit le pouvoir intellectuel français. Et au fond, le scandale de l’incarcération de Julien Coupat n’a pour seule finalité que de montrer aux contestataires ce qui leur pend au nez : arrestations et incarcérations arbitraires. Ou de l’art de censurer à l’avance.

J’ajouterais aux propos de Nelly Kapriélian que la presse en France, aussi, est intimidée par la justice. C’est le cas de Médiapart pour l’affaire Pérol/ Caisses d’Épargne et pour Rue 89 pour la diffusion d’une vidéo de Sarkozy. De telles intimidations peuvent hypothéquer sérieusement leur avenir.

2-puis parler des nouvelles d’Antonio Tabucchi :
de celles réunies dans une livre intitulé « Petites équivoques sans importance »01058680031. Il en est une » Any where out of the world » qui commence ainsi :

Comment les choses se passent. Et ce qui les guide. Un rien. Parfois ça peut commencer par un rien, une phrase perdue dans ce vaste monde plein de phrases et d’objets et de visages…

La phrase en question est celle qui donne le titre à la nouvelle, celle d’un poème du Spleen de Paris de Baudelaire. Tabucchi, à sa façon, joue à Longtemps je me suis couché de bonne heure. Sauf que la phrase en question est le sujet de la nouvelle : « Any where out of the world ». Mais, lui même le dit, parfois ça peut commencer par un rien.
Mais si on se limite uniquemant à la structure du récit, une phrase, ce n’est pas rien. C’est peu et c’est beaucoup de choses et c’est comme ça qu’on se retrouve Any where out of the world
Dans cette nouvelle, la phrase n’est plus objet, mais devient sujet. Elle n’est pas au début du récit, mais c’est lui qui s’articule autour d’elle.
J’ai l’habitude de faire des emprunts dans les livres que je suis en train de lire pour commencer un récit (Des écrivains et non des moindres – je ne citerai pas de noms- m’ont avoué aussi pratiquer l’art de l’ « emprunt »). Quand on écrit c’est souvent ce « starter » qui manque pour amorcer le moteur. Alors, on le puise où l’on peut.
Que ce soit un roman, une oeuvre titanesque (À la recherche du temps perdu) ou une simple nouvelle, le début permet au lecteur d’y mettre brutalement les deux pieds, et a permis auparavant à l’auteur de se lancer aussi. Dans ce recueil de nouvelles, Antonio Tabucchi excelle dans l’art du commencement. Je vais citer quelques unes des premières phrases des nouvelles rassemblées sous le titre : Petites équivoques sans importances :

Les autres te font du bien et tu les remercies par de la rancoeur, pourquoi ?

Et puis l’odeur de toutes ces fleurs : nauséabonde.

Cette nuit, j’ai rêvé de Myriam.

Les trains qui vont de Bombay à Madras partent de Victoria Station.

Parce qu’au fond l’habitude est un rite, on croit faire quelque chose par plaisir et en réalité on ne fait qu’obéir à un devoir qu’on s’est imposé.

Ces phrases sont celles de tous les possibles. Les autres, celles qui suivent, s’articulent en un récit, une nouvelle où le monde est incertain, fait de hasards, de choix parfois, où des destins naviguent dans l’équivoque.

Première phrase ? imagination ? Qu’est-ce qui fait écrire ?

avril 3, 2009 § 3 Commentaires

Ce qui m’épate toujours, c’est qu’une première phrase comme « Longtemps je me suis couché de bonne heure » entraîne les milliers qui suivent. Comment cela fonctionne-t-il ? De quoi naissent les oeuvres?
pistemongole Dans La piste mongole de Christian Garcin, il y a un dialogue entre deux personnages qui tente de répondre à la question :

Moi aussi je crois que j’aimerais écrire.

Rien ne t’en empêche,(…). Il faut te lancer, voilà tout. Même si on croit ne pas avoir grand-chose à raconter, le plus souvent c’est le fait même d’écrire qui génère l’histoire. c’est comme un processus qui s’autoalimente.

Je crois que j’ai de l’imagination (…), c’est toujours ça. Mais ça ne suffit pas, n’est-ce pas ?

Non, ça ne suffit pas,(…). Le produit de l’imagination ne donne pas forcément de la littérature. Et du reste il existe de la bonne littérature très peu imaginative. Mais enfin ce n’est pas non plus antinomique. tout coexiste, je crois.

Ce qui me plaît dans ce dialogue c’est l’idée de l’écriture qui s’autoalimente. Autant dire que dès qu’on a la première phrase, une bonne première phrase du genre « Longtemps je me suis couché de bonne heure. », la suite vient. Plutôt rassurant pour ceux qui n’ont pas d’imagination, ou plutôt qui n’ont pas ficelé leur roman dans leur tête avant de le mettre sur le papier (ou plutôt sur l’écran de l’ordinateur).
L’imagination est à ne pas confondre avec l’inspiration. Antonio Tabucchi faisait dire à ses personnages :

J’aimais peindre mais je n’avais rien à peindre, enfin, je n’avais pas d’inspiration, l’inspiration est fondamentale pour peindre.

C’est certain, (…) sans inspiration la peinture n’est rien, et les autres arts non plus.

Si l’inspiration, c’était cette fameuse première phrase ? Même si celle-ci est déplacée, effacée par la suite, elle permet d’enclencher le processus d’autoalimentation dont parle Christian Garcin.

Juste un mot pour parler de ce foisonnant roman La Piste mongole et un petit clin d’oeil à notre sujet. Celui-ci est fait d’une multitudes de romans qui s’entremêlent. Combien de premières phrases ?
Bien sûr, il y en a une, réelle, définitive, imprimée :

Nous étions debout à l’entrée de la yourte, silencieux, à regarder la jeune femme environnée de fumée qui parlait vite, les yeux fermés, d’une voix monocorde, tandis que la vieille au long nez, assise face à elle et penchée en avant, l’écoutait avec attention, ne l’interrompant qu’à une ou deux reprises, et à tout cela je n’entendais évidemment rien.

J’aurais pu la proposer pour le jeu.

Où suis-je ?

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