Goethe, Facebook et Bolaño

juin 29, 2010 § 2 Commentaires

J’aurais pu appeler cet article, « de coïncidences en coïncidences » aussi. Mais, je ne vais pas revenir sur ce débat sur le hasard (objectif ou pas) qui m’a occupée, parfois me tarabuste encore mais qui, par bonheur, m’entraîne vers des questionnements qui eux-mêmes se limitent au jeu, rien de plus.

Ce soir, je faisais un cours sur le suicide (et oui, c’est au programme !). Outre que j’ai l’habitude de parler surtout du suicide du sujet âgé  masculin de plus de 85 ans , du suicide au travail (France Télécom, La Poste et Foxconn…), du suicide en prison (La France la première dans l’Europe des 15, triste record…) j’ai parlé bien sûr du suicide chez les adolescents, rebondissant, avant que ce soient les étudiants qui m’en parlent, sur l’affaire de Coursan.  Je m’attendais à la rélefexion : C’est la faute à Facebook. Et ça n’a pas loupé !

Ces jeunes ont communiqué entre eux sur FB et c’est comme ça qu’ils se sont mutuellement entraînés.

Alors, je leur ai parlé de Goethe, Werther, et de l’épidémie de suicides que ce roman avait suscité à travers l’Europe. Ce fut plus lent, le temps que les traductions contaminent toutes les âmes fragiles et romantiques à travers l’Europe. Comme disait Mme de Staël : « Werther a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde.. » Pauvre garçon qui souffrit tant pour Lotte La question qu’on peut se poser, c’est si Goethe avait eu accès à Facebook, les ravages qu’il aurait faits ! Imaginons, la gueule qu’aurait eu le Sturm und drang sur Facebook, il y aurait eu sûrement un groupe créé et on aurait dit si on aimait ou pas avec le logo du petit pouce levé.
Donc, après mon petit coup de gueule amical et bienveillant vis à vis de l’étudiante qui a sorti ça (des ministres disent la même chose…), après le cours, j’ai poursuivi la lecture (qui doit être lente pour en garder tout le plaisir) des Détectives Sauvages de Roberto Bolaño.

Voici donc ce que j’y ai trouvé par hasard au milieu des 930 pages, pile poil ce soir :

Il y a une littérature pour les moments où on s’ennuie. Elle est abondante. Il y a une littérature pour les moments où on est calme. c’est la meilleur littérature, je crois. Il y a aussi une littérature pour les moments où on est triste. Il y a une littérature pour les moments où on est joyeux. Il y a une littérature pour les moments où on est désespéré. C’est celle-ci qu’Ulises Lima et Belano ont voulu faire. Grave erreur, comme on va voir dans ce qui suit. Prenons par exemple, un lecteur moyen, un type tranquille, cultivé, mûr, menant une vie plus ou moins saine. Un homme qui achète des livres et des revues de littérature. Bon, voilà. Cet homme peut lire ce qui est écrit pour les moments où on est serein, les moments où on est apaisé, mais il peut lire n’importe quel genre de littérature, d’un oeil critique, sans complicités absurdes ou lamentables, avec détachement. Voilà ce que je crois. Je ne veux vexer personne. Maintenant prenons le lecteur désespéré, celui à qui est supposée s’adresser la littérature des désespérés. Qu’est-ce que vous voyez d’abord ? D’abord : il s’agit d’un lecteur adolescent ou d’un adulte immature troublé qui a des nerfs à fleur de peau. C’est le crétin typique (vous me passerez l’expression) qui se suicidait après avoir lu Werther.

Donc peut-on conclure que les pages de Die Leiden des jungen Werther sont aussi toxiques que Facebook ?
Bolaño venait de me donner raison, du moins appuyer mes arguments. D’ailleurs, il n’y pas que dans ma salle de classe que de tels raccourcis sont prononcés : ça l’est aussi par quelques journalistes qui se délectent de faire de FB la mère de tous les maux d’une société.

PS : Ça n’a rien à voir, mais alors absolument rien à voir, mais comme l’an dernier j’ai couru la course de la traversée des Dentelles à Gigondas en 2h16. Je sais que certains voulaient avoir des nouvelles.

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15 février : Qu’est-ce qu’il y a derrière la fenêtre ?

février 14, 2010 § 5 Commentaires

Revenue d’une expédition polaire au Pays Doré… …j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres la revue CYCLOCOSMIA que j’avais commandée. Qu’est Cyclocosmia ? On peut lire sur la couverture qu’il s’agit d’une revue d’intervention et d’observation. C’est bien mais on n’est pas plus avancé.

D’abord d’où vient ce nom ?

  • « Cyclocosmia est un genre d’araignée à terrier à clapet particulièrement rare et spectaculaire, dont le caractère le plus visible est un opisthosome brusquement tronqué et portant une plaque circulaire fortement sclérotisée qui ressemble à une plaque de bouche d’égoût. »
    Le Carnet du Muséum n° 14, Genève, 2004.

De plus, chaque numéro porte sur la couverture un animal-totem. Le numéro III porte le pseudoceros bifurcus qui, pour résumer, est un vers marin qui use de son pénis comme d’une arme tranchante.
D’autre part, chaque numéro a trois mots-clés. Pour celui qui nous intéresse, il s’agit de

  • Nuit
  • Couteau
  • Désert

Bon, maintenant que les présentations sont faites, vous vous demandez pourquoi je me suis intéressée à cette revue, pourquoi je l’ai commandée. Et bien, tout simplement parce qu’elle est consacrée à Roberto Bolaño.
Je n’ai pour l’instant eu le temps de lire qu’une contribution, celle de mon ami Éric Bonnargent dont je vous encourage à fréquenter le blog. Il se penche plus particulièrement sur la question Bolaño, auteur de romans policiers ? en s’appuyant sur le roman Les détectives sauvages.

Le genre policier baigne toute l’oeuvre… Il y a bien des morts, des enquêteurs et des tueurs et pourtant, il ne s’agit pas d’un roman policier, loin s’en faut.

Chez Bolaño, les enquêtes ne sont pas résolues :

Toute explication, en plus d’être réductrice est vaine.

Pour lui, le réel en tant que donnée objective n’existe pas, il n’y a que des points de vue. Éric Bonnargent compare cette conception à celle qu’on peut avoir à propos de l’Histoire et notamment celle de Paul Veyne (Comment on écrit l’Histoire), selon laquelle les documents disponibles à la compréhension de l’Histoire ne sont que des points de vue.
L’article se termine par l’énigme qui clôt Les détectives sauvages :

15 février

Qu’est-ce qu’il y a derrière la fenêtre ?




Éric Bonnargent ajoute :

À chacun de dire ce qu’il voit derrière la fenêtre. Le réel n’est pas une donnée objective, le réel est une auberge espagnole et chacun y amène ce qu’il veut.

Et ça, ça me plaît.

Il est possible de commander le numéro III (Roberto Bolaño) en envoyant un chèque de 22 euros + 3,50 euros de frais de port, à l’ordre de « Association Minuscule » (à l’adresse suivante : Revue Cyclocosmia chez Antonio Werli – 3 boulevard d’Anvers 67000 Strasbourg), ou en le demandant à votre libraire !
En plus, ma commande a fait partie des 70 premières adressées directement à la Revue Cyclocosmia et j’ai reçu un magnifique portrait linogravé de Roberto Bolaño (par Antonio Werli à partir d’un dessin de Lazare Bruyant).
Je crains que pour vous ce ne soit déjà trop tard…

Dans le « Labyrinthe » de Roberto BOLAÑO

janvier 16, 2009 § 13 Commentaires

Cette photo, je l’ai trouvée ICI, sur Bartelby les yeux ouverts, photo qui sert de point de départ d’une des nouvelles du dernier livre sorti en France de Roberto Bolaño, « Le secret du mal ». Et je dois avouer que d’avoir cette photo sous les yeux durant la lecture de la nouvelle qui s’intitule « Labyrinthe » n’a pu que majorer la sensation excitante d’être un voyeur, voyeur de tous ces personnages surpris derrière  « la présence terrorisée et musicale du rhododendron, dont deux feuilles s’introduisent dans le ficus comme des nuages dans des nuages…« .2007-05-2302497356422
La nouvelle commence ainsi :

Ils sont assis. Ils regardent l’appareil. Eux, ce sont de gauche à droite, J. Henric, J.-J. Goux, Ph. Sollers, J. Kristeva, M.-Th. Réveillé, P. Guyotat, C. Devade et M. Devade.
Au bas de la photo, il n’y a pas de nom d’auteur.

Dans la traduction française, cette photo n’a pas été insérée. Je ne me souviens pas, quand j’avais vu ce livre dans sa version espagnole dans une librairie à Valence lors d’un récent voyage, s’il elle y était. La description méticuleuse qu’en fait Bolaño peut se suffire à elle même, mais la présence de la photo sous les yeux le long de la lecture n’enlève rien au texte, au contraire, elle ajoute un accent de vie, de réalité aux personnages figés sur le cliché et aux extrapolations de l’auteur.

Sur le côté gauche, nous avons, comme nous l’avons déjà dit, J. Henric, c’est à dire l’écrivain Jacques Henric, né en 1938 et auteur de Archées, d’Artaud traversé par la Chine, de Chasses.

À côté de lui se trouve J.-J. Goux. Sur J.-J. Goux, nous ne savons rien. il se prénomme probablement Jean-Jacques, mais dans notre récit, et par commodité, nous continuerons à l’appeler par ses initiales.

À côté de J.-J. se trouve Ph. Sollers, Philippe Soller, l’animateur de Tel Quel né en 1935..

À côté de Sollers, nous avons J. Kristeva, Julia Kristeva, la sémiologue bulgare, sa femme.

À côté de Kristeva, nous avons M.-Th. Réveillé. D’elle, non plus, nous ne savons rien. Il est probable qu’elle se prénomme Marie-Thérèse.

À côté de Marie-Thésèse Réveillé se trouve P. Guyotat, Pierre Guyotat, né en 1940 et auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden Eden, et Prostitution.

À côté de Guyotat, nous avons C. Devade. Caroline, Carla, Claudine, Colette, Claudine ? Nous ne le saurons jamais. disons par commodité qu’elle s’appelle Carla Devade.

À côté de Carla Devade, nous avons M. Devade. On peut supposer qu’il s’agit de l’écrivain Marc Devade, qui en 1972 était encore membre du comité de rédaction de Tel Quel.

L’auteur scrute la photographie jusque dans les moindres détails, interprète des regards, des attitudes. Les vêtements sont analysés :

Henric, cela saute aux yeux, n’est pas un homme frileux, même si sa chemise de bûcheron canadien a l’air chaude.

Marie-Thérèse Réveillé, par conséquent, est la moins couverte : sous son chandail ouvert, fin en tricot, il n’y a que sa poitrine tenue par un soutien-gorge blanc ou noir.

Puis, Bolaño sort du cadre de la description fidèle pour entrer dans l’extrapolation. En effet, que dit le cliché du soutien-gorge de la Marie-Thérèse en question ? Rien de ce que l’auteur en dit. Et à partir de là, deux fois, la nuit tombe sur la photo. Les personnages quittent leur attitude figée, marchent dans la rue, vaquent à des occupations domestiques, travaillent, font l’amour ou pas.

Dans peu de temps, Sollers et Kristeva se retrouveront ensemble, ils liront après avoir dîné. cette nuit-là, il ne feront pas l’amour.

Bolaño digresse, imagine cette vie dont seule une seconde fixée sur du papier nous est donnée par la photographie de 1977. Puis, il revient autour de la table. Il y a un « gars d’Amérique Centrale, Z,… » hors champ. L’auteur, lui-même ?

Et alors, la photo se ferme et il ne reste flottant dans l’air que la fumée de la Gauloise, comme si la photo s’était soudainement inclinée vers la droite, vers le trou noir du hasard…

C’est l’aurore. « Aurore boréale. Aube de chiens. » La vie, celle incertaine que l’on perçoit en transparence après une nuit d’insomnie, la vie des personnages de la photo continue ailleurs, loin de cette table où un photographe anonyme les a saisis ainsi réunis.

Scruter des photographies par essence muettes est un exercice auquel j’aime à me prêter. Le hors-champ reste cependant plus dans l’hypothèse, l’interrogation en ce qui me concerne. Franchir le cadre et passer à l’imagination ? Je ne sais pas.

Je n’ai pas encore lu tous les textes contenus dans « Le secret du mal ». Ils sont de qualité inégale du fait de leur origine (textes post-mortem trouvés dans l’ordinateur de l’auteur). Labyrinthe suffirait à en  justifier la publication.

Marcel DUCHAMP, Roberto BOLAÑO

août 25, 2008 § 2 Commentaires

Page 224 de 2666 de Roberto Bolaño, le professeur Amalfitano accroche sur une corde à linge Le testament géométrique de Rafael Dieste. Il fut

 

publié par les Éditions del Castro dans la ville de La Corogne en 1975, un livre (…) divisé en trois parties, la première une « Introduction à Euclide, Lobatchevski et Rieman « , deuxième consacrée aux « mouvements en géométrie » et la troisième intitulée « Trois démonstrations du V postulat » (…)

Un peu plus loin, on peut lire :

Sur le revers de la jaquette du livre, l’attention était attirée sur le fait que ce Testament géométrique était en réalité composé de trois livres, « avec leur propre unité, mais fonctionnellement reliés par le dessein de l’ensemble« 

2666 est composé de cinq livres avec leur propre unité, mais fonctionnellement relié par le dessein de l’ensemble. Coïncidence où message post-mortem de l’auteur pour inciter à publier  ces différentes parties en un seul volume ?
Bon, continuons avec Le testament géométrique en possession du personnage Amalfitano. Que fit-il de celui-ci ?

Ensuite il entra dans la cahute comme s’il manquait d’oxygène et tira d’un sachet en plastique marqué du logotype du supermarché où sa fille allait faire les courses de la semaine trois pinces à linge, qu’il s’obstinait à appeler de la manière chilienne des chiots, et avec lesquelles il suspendit le livre à l’une des cordes puis retourna à la maison en se sentant vraiment soulagé.

Je ne savait pas en parlant de la littérature de chiottes qu’il existait aussi une littérature de chiots dont le Testatament géométrique ferait partie. Je ferme la parenthèse sur cette étrange ressemblance phonétique. Vous voulez savoir pourquoi Amalfitano pend cet ouvrage à une corde à linge ? Voici la réponse :
Celle donnée par Bolaño :

L’idée évidemment était de Duchamp.

De son séjour à Buenos Aires, il existe ou il ne s’est conservé qu’un seul ready made. Bien que sa vie entière ne fût qu’un ready made, ce qui est une manière d’amadouer le destin et en même temps d’envoyer des signaux d’alerte. Calvin Tomkins écrit à ce propos :

« À l’occasion du mariage de sa soeur Suzanne avec son ami intime Jean Crotti, qui eut lieu à Paris le 14 avril 1919, Duchamp envoya par courrier un présent au couple. Il s’agissait d’instructions pour accrocher un manuel de géométrie à la fenêtre de son appartement et l’attacher avec une code, pour que le vent puisse « feuilleter le livre, choisir les problèmes, tourner les pages et les arracher ».« 

 Je suis donc allée vérifier la véracité de l’épisode dans la biographie de Marcel Duchamp de Bernard Marcadé. Les sources sont les mêmes, les faits sont racontés presque de la même façon.
Bolaño continue ainsi toujours en citant Calvin Tomkins :

 » Il est possible que le manque de joie manifeste de ce ready-made malheureux, comme l’appela Duchamp, en fasse un présent choquant pour de nouveaux mariés, mais Suzanne et Jean suivirent les instructions de Duchamp de bonne humeur. De fait, ils en arrivèrenet à photographer ce livre ouvert suspendu en l’air – image qui constitue l’unique témoignage de l’oeuvre qui ne réussit pas à survivre à pareille exposition aux éléments – et, plus tard, Suzanne en fit un tableau intitulé Le ready-made malheureux de Duchamp. Comme l’expliquerait Duchamp à Cabanne : « Cela m’amusait d’introduire l’idée de bonheur et de malheur dans les ready-mades, et puis il avait la pluie, le vent, les pages volant, c’était une idée amusante. »

Dans la biographie de Marcadé on apprend que

Au-delà de la psychologie, ce ready-made délégué est de part en part humorisitique. « ce n’était que de l’humour. Carrément humour, humour. Pour dénigrer un livre de principes. » La géométrie est ici en effet vraiment « dans l’espace ». La géométrie à l’épreuve de l’espace même, car comme le précise encore Duchamp : « Le traité apprit sérieusement les choses de la vie. »

Les territoires de la folie chez Bolaño

août 2, 2008 § 2 Commentaires

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du prochain livre qui sera édité par Cousu Main intitulé Territoires de la folie. Il y est question de Louis Soutter et Robert Walser, artiste et écrivains suisses, qui ont tous les deux connu l’asile d’aliénés, l’un à Baillaigues et l’autre à Herisau.
 Je lis l’ultime roman de Roberto Bolaño 2666. Là aussi il est question d’un asile d’aliénés en Suisse.

Ensuite il parla d’un voyage en train, (…) en direction de l’un des villages à mi-chemin entre Montreaux et les contreforts des Alpes bernoises où ils avaient loué un taxi qui les avait amené, par un sentier zigzagant, mais scrupuleusement asphalté, vers une maison de repos qui arborait le nom d’un homme politique ou d’un financier suisse de la fin du XIXe siècle, la clinique Auguste-Demarre, nom irréprochable derrière lequel se cachait un fort civilisé et discret asile d’aliénés.

Je n’ai trouvé ni banquier ni financier suisse s’appelant Auguste Demarre, juste un Jean François Auguste Demarre, Maire officier de l’état civil de la commune de Goult, département de Vaucluse, en 1863.
Je continue :

…là s’était enterré vivant un peintre que l’Italien tenait pour l’un des plus inquiétant du XXe siècle. (…) Le nom de ce peintre était Edwin Johns et il s’était coupé la main droite, la main avec laquelle il peignait , l’avait embaumée et l’avait collée sur une sorte d’autoportrait multiple.

Voici comment les choses s’étaient passées :

Un matin, après deux jours d’activité fébrile consacrée à ses autoportraits, le peintre s’était tranché la main avec laquelle il peignait. Immédiatement après il s’était fait un garrot au bras et avait apporté la main à un taxidermiste qu’il connaissait et qui était déjà au courant de la nature du nouveau travail qui l’attendait. Ensuite le peintre s’était dirigé vers un hôpital, où l’on mis fin à l’hémorragie et procéda à la suture de la plaie. À un certain moment, quelqu’un lui demanda comment était arrivé l’accident. Il répondit que sans le faire exprès, tandis qu’il travaillait, il s’était coupé la main d’un coup de machette. Les médecins lui demandèrent où était la main coupée, car il était toujours possible d’essayer de la greffer. Il dit qu’alors qu’il se rendait à l’hôpital, à la fois de colère et de douleur, il l’avait jetée dans le fleuve.

Cette histoire du personnage du roman de Bolaño m’a fait pensé à celle de l’artiste Pierre Pinoncelli dont on a entendu parler récemment lors de la libération d’Ingrid Betancourt. En effet,il est plus connu pour ses attaques contre l’urinoir de Duchamp à Nîmes au Carré d’Art en 1993 et au Centre Pompidou en 2006 que pour son acte fou, héroïque qu’il fit à Cali en juin 2002 en hommage à la franco-colombienne otage des FARC : il se trancha une phalange du petit doigt ( la photo ci-contre).
La ressemblance est troublante avec le Edwin Johns de 2666 mais s’arrête là. Pinoncelli ramassa le morceau de doigt une fois sur le sol, après le deuxième coup de hache (le premier ayant raté), « il ressemblait à un vers luisant » , il dessina avec lui un coeur sur sa poitrine avec le sang puis écrivit le mot FARC sur le mur qu’il entacha de sang.
Contrairement à Edwin Johns, Pinoncelli n’est pas interné ni en France, ni en Suisse, ni ailleurs.

des journées tout à fait décousues

juillet 29, 2008 § 5 Commentaires

Il est difficile d’écrire sur un sujet quand les journées sont composées de morceaux de vie si hétéroclites, inclassables dans l’une des catégories de la liste se trouvant dans la colonne de gauche. Je vais quand même essayer de trouver un fil, même si tout cela paraît très décousu.
Commençons par n’importe quel bout :
Hier soir, j’accompagnai mes neveux au cinéma. Nous avions décidé d’aller voir L’incroyable Hulk, film pour lequel je ne ferai pas de commentaires dans ces lignes. Ça n’en vaut pas le coup. Nous allions tranquillement à pied au cinéma, et par chance, nous tombons sur la fin d’une foire à la brocante installée sur les allées, qui durait sur deux jours et que j’avais pourtant pris le temps d’explorer la veille. Beaucoup de brocanteurs avaient déjà remballé leur marchandise, d’autres étaient en train de le faire. Voilà que je trouve deux faux magnifiques ! Je demande au marchand qui charge son camion à quel prix elles étaient. Il m’annonce qu’il me les fait à 30 € les deux au lieu de 40, je lui dis que je n’en veux qu’une, il me la laisse à 15 € et me voici avec une faux à la main, une séance de cinéma dans un quart d’heure et les neveux qui piaffent d’impatience… L’endroit de la transaction se trouvant à mi-distance entre chez moi et le cinéma, je décidai de retourner en courant la déposer à mon domicile, la présence d’une faux n’aurait pas été bien perçue dans une salle de cinéma. Les neveux m’ont attendue à l’ombre d’un platane et nous sommes arrivés pile pour le début du film, nous n’avons rien raté !
Pourquoi une faux ? Je parlais dans le précédent article de la littérature de chiottes et précisais que personnellement je préférais, tant que c’était possible, lire dans le pré au Pays Doré. Mais, un pré, ça se fauche ! Bien sûr, il y a la débroussailleuse, mais cet engin est infernal, bruyant, polluant, alors qu’une bonne faux et un bon faucheur, fait le même travail tout aussi rapidement et efficacement, sans bruit. Dans quelques jours, je pars pour le Pays Doré avec ma faux, et aussi de la lecture : 2666 de Roberto Bolaño. 1015 pages que j’ai déjà un peu entamées. Je n’ai pas pu résister.
Un extrait pour alimenter la catégorie « Avignon dans la littérature« , un extrait maigre où il est peu fait allusion à la ville :

Ils se retrouvèrent tous les quatre au colloque de littérature européenne de l’après-guerre qui se déroulait à Avignon fin 1994. (…) Ils finissaient toujours par se retrouver tous les quatre à marcher dans les rues d’Avignon avec la même insouciante joie que dans les rues noires et bureaucratiques de Brême et que dans les rues bigarrées que le futur leur gardait en réserve. (…)
… tous les quatre en ligne et arrêtés auprès du parapet d’un fleuve historique, c’est à dire qui n’était plus sauvage, à parler de leur obsession allemande sans s’interrompre les uns les autres, exerçant et savourant l’intelligence de l’autre, avec de longs intervalles de silence que même la pluie ne pouvait troubler.

Ce fleuve est-il le Rhône, mais, à part sur les ponts qui ne sont pas à proprement parler des lieux de promenades nocturnes, et le Pont Saint Bénézet qui lui et fermé au public le soir, il n’y a pas de parapets pour contempler le fleuve.

Un peu vague cette allusion à Avignon mais, comme je l’ai dit, c’était pour alimenter le catégorie…
Je prépare la liste de mes bagages pour partir au Pays Doré :

  1. 2666
  2. une faux

à compléter…

La littérature de chiottes

juillet 24, 2008 § 6 Commentaires

On parle parfois de « littérature de gare » pour désigner de façon péjorative un roman, un peu facile, qui permet au voyageur d’oublier l’ennui d’un trajet en train. Il est acheté un peu à la va-vite chez le kiosquier (de nos jour appelé Relais H®). Il propose une intrigue simple dans une écriture au lance-pierre, avec souvent une histoires d’amour à l’eau de rose. Ce sont des livres qu’on oublie une fois le trajet en train terminé.

Moi, c’est plutôt la littérature de chiottes qui m’intéresse. Elle n’a rien à voir avec la littérature de gare , je dirais même qu’elle lui est très supérieure.

Pour s’en convaincre, je propose un extrait d’une nouvelle trouvée sur le Blog de Martine Laval, une nouvelle de PAG faisant partie de son prochain livre C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard).

Il est vrai que depuis l’entrée en vigueur de cet imbécile décret interdisant de lire dans les lieux public tout écrit autre que la presse d’État ou les petits ouvrages à couverture bleu nuit du ministère de la Formation Civique, on assiste à une véritable chasse aux récalcitrants, à une traque sans trêve et sans merci des fraudeurs de tout acabit.
(…)
Déjà c’était à se tordre lorsqu’Ils ont imposé sur tous les ouvrages de fiction ces grotesques bandeaux rouges et blancs marqués d’inscriptions aussi absurdes que « Lire peut entraîner des lésions cérébrales graves », « Lire peut provoquer des troubles oculaires irrémédiables » ou « Lire peut nuire aux spermatozoïdes et réduit la fertilité » et autres âneries ignobles tout droit sorties de leur esprit tordu, mais quand la sous-secrétaire d’État en charge des Activités Culturelles et de Loisirs a déclaré dans un discours fameux par sa bêtise vouloir « aller buter les déviants jusque dans les chiottes » (sic), alors je ne vous dis pas le sentiment de malaise mêlé d’angoisse qui s’est emparé de tous ceux pour qui lire autre chose que les romans à l’eau de rose des éditeurs sous contrat représente l’ultime espoir d’évasion, le dernier espace de liberté.

Les chiottes, ultime refuge pour la littérature ?

Dans Amuleto de Roberto Bolaño, celui-ci confirme la place que peut avoir la littérature dans les chiottes :

J’ai tout vu et en même temps je n’ai rien vu. Comprend-on ce que je veux dire ? Je suis la mère de tous les poètes et je n’ai pas permis (ou le destin n’a pas permis) que le cauchemar me désarme. Les larmes coulent maintenant sur mes joues ravagées. J’étais à la faculté ce fameux 18 septembre¹ quand l’armée viola l’autonomie de l’université et entra sur le campus pour arrêter ou tuer tout le monde. Non à l’université il n’y eu pas beaucoup de morts. Ce fut plutôt à Tlatelolco. Que ce nom reste dans notre mémoire pour toujours ! Mais moi, j’étais à la faculté quand l’armée et les granaderos² sont entrés et ont embarqué tout le monde. Une chose incroyable. Moi, j’étais dans les toilettes, dans les lavabos de l’un des étages de la faculté, le quatrième, je pense, je ne peux le préciser. Et j’étais assise sur la cuvette, les jupons relevés, comme dit le poème ou la chanson, en train de lire ces poésies si délicates de Pedro Garfias, qui était déjà mort depuis un an, don Pedro si malénacolique, si triste de l’Espagne et du monde en général, qui aurait pu s’imaginer que j’allais être en train de le lire aux W.-C. juste au moment où les salauds de granaderos entraient à l’université.

1- 1968

2-Corps policier d’intervention lié à la répression.

Alors ? Amis écrivains, si un éditeur ou un critique vous dit que vous faites de la littérature de chiottes, bombez le torse ! Amis lecteurs, si on vous dit que vous ne lisez que de la littérature chiottes, enorgueillissez-vous ! D’ailleurs, je tiens à préciser qu’il est possible de lire ces livres, ailleurs aussi (pour encore un certain temps, l’époque décrite par PAG n’est pas encore tout à fait là, profitons-en !). Pour moi, ce sera dans un pré au Pays Doré…

Où suis-je ?

Entrées taguées roberto bolano sur Cousu main.