des journées tout à fait décousues

juillet 29, 2008 § 5 Commentaires

Il est difficile d’écrire sur un sujet quand les journées sont composées de morceaux de vie si hétéroclites, inclassables dans l’une des catégories de la liste se trouvant dans la colonne de gauche. Je vais quand même essayer de trouver un fil, même si tout cela paraît très décousu.
Commençons par n’importe quel bout :
Hier soir, j’accompagnai mes neveux au cinéma. Nous avions décidé d’aller voir L’incroyable Hulk, film pour lequel je ne ferai pas de commentaires dans ces lignes. Ça n’en vaut pas le coup. Nous allions tranquillement à pied au cinéma, et par chance, nous tombons sur la fin d’une foire à la brocante installée sur les allées, qui durait sur deux jours et que j’avais pourtant pris le temps d’explorer la veille. Beaucoup de brocanteurs avaient déjà remballé leur marchandise, d’autres étaient en train de le faire. Voilà que je trouve deux faux magnifiques ! Je demande au marchand qui charge son camion à quel prix elles étaient. Il m’annonce qu’il me les fait à 30 € les deux au lieu de 40, je lui dis que je n’en veux qu’une, il me la laisse à 15 € et me voici avec une faux à la main, une séance de cinéma dans un quart d’heure et les neveux qui piaffent d’impatience… L’endroit de la transaction se trouvant à mi-distance entre chez moi et le cinéma, je décidai de retourner en courant la déposer à mon domicile, la présence d’une faux n’aurait pas été bien perçue dans une salle de cinéma. Les neveux m’ont attendue à l’ombre d’un platane et nous sommes arrivés pile pour le début du film, nous n’avons rien raté !
Pourquoi une faux ? Je parlais dans le précédent article de la littérature de chiottes et précisais que personnellement je préférais, tant que c’était possible, lire dans le pré au Pays Doré. Mais, un pré, ça se fauche ! Bien sûr, il y a la débroussailleuse, mais cet engin est infernal, bruyant, polluant, alors qu’une bonne faux et un bon faucheur, fait le même travail tout aussi rapidement et efficacement, sans bruit. Dans quelques jours, je pars pour le Pays Doré avec ma faux, et aussi de la lecture : 2666 de Roberto Bolaño. 1015 pages que j’ai déjà un peu entamées. Je n’ai pas pu résister.
Un extrait pour alimenter la catégorie « Avignon dans la littérature« , un extrait maigre où il est peu fait allusion à la ville :

Ils se retrouvèrent tous les quatre au colloque de littérature européenne de l’après-guerre qui se déroulait à Avignon fin 1994. (…) Ils finissaient toujours par se retrouver tous les quatre à marcher dans les rues d’Avignon avec la même insouciante joie que dans les rues noires et bureaucratiques de Brême et que dans les rues bigarrées que le futur leur gardait en réserve. (…)
… tous les quatre en ligne et arrêtés auprès du parapet d’un fleuve historique, c’est à dire qui n’était plus sauvage, à parler de leur obsession allemande sans s’interrompre les uns les autres, exerçant et savourant l’intelligence de l’autre, avec de longs intervalles de silence que même la pluie ne pouvait troubler.

Ce fleuve est-il le Rhône, mais, à part sur les ponts qui ne sont pas à proprement parler des lieux de promenades nocturnes, et le Pont Saint Bénézet qui lui et fermé au public le soir, il n’y a pas de parapets pour contempler le fleuve.

Un peu vague cette allusion à Avignon mais, comme je l’ai dit, c’était pour alimenter le catégorie…
Je prépare la liste de mes bagages pour partir au Pays Doré :

  1. 2666
  2. une faux

à compléter…

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La littérature de chiottes

juillet 24, 2008 § 6 Commentaires

On parle parfois de « littérature de gare » pour désigner de façon péjorative un roman, un peu facile, qui permet au voyageur d’oublier l’ennui d’un trajet en train. Il est acheté un peu à la va-vite chez le kiosquier (de nos jour appelé Relais H®). Il propose une intrigue simple dans une écriture au lance-pierre, avec souvent une histoires d’amour à l’eau de rose. Ce sont des livres qu’on oublie une fois le trajet en train terminé.

Moi, c’est plutôt la littérature de chiottes qui m’intéresse. Elle n’a rien à voir avec la littérature de gare , je dirais même qu’elle lui est très supérieure.

Pour s’en convaincre, je propose un extrait d’une nouvelle trouvée sur le Blog de Martine Laval, une nouvelle de PAG faisant partie de son prochain livre C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard).

Il est vrai que depuis l’entrée en vigueur de cet imbécile décret interdisant de lire dans les lieux public tout écrit autre que la presse d’État ou les petits ouvrages à couverture bleu nuit du ministère de la Formation Civique, on assiste à une véritable chasse aux récalcitrants, à une traque sans trêve et sans merci des fraudeurs de tout acabit.
(…)
Déjà c’était à se tordre lorsqu’Ils ont imposé sur tous les ouvrages de fiction ces grotesques bandeaux rouges et blancs marqués d’inscriptions aussi absurdes que « Lire peut entraîner des lésions cérébrales graves », « Lire peut provoquer des troubles oculaires irrémédiables » ou « Lire peut nuire aux spermatozoïdes et réduit la fertilité » et autres âneries ignobles tout droit sorties de leur esprit tordu, mais quand la sous-secrétaire d’État en charge des Activités Culturelles et de Loisirs a déclaré dans un discours fameux par sa bêtise vouloir « aller buter les déviants jusque dans les chiottes » (sic), alors je ne vous dis pas le sentiment de malaise mêlé d’angoisse qui s’est emparé de tous ceux pour qui lire autre chose que les romans à l’eau de rose des éditeurs sous contrat représente l’ultime espoir d’évasion, le dernier espace de liberté.

Les chiottes, ultime refuge pour la littérature ?

Dans Amuleto de Roberto Bolaño, celui-ci confirme la place que peut avoir la littérature dans les chiottes :

J’ai tout vu et en même temps je n’ai rien vu. Comprend-on ce que je veux dire ? Je suis la mère de tous les poètes et je n’ai pas permis (ou le destin n’a pas permis) que le cauchemar me désarme. Les larmes coulent maintenant sur mes joues ravagées. J’étais à la faculté ce fameux 18 septembre¹ quand l’armée viola l’autonomie de l’université et entra sur le campus pour arrêter ou tuer tout le monde. Non à l’université il n’y eu pas beaucoup de morts. Ce fut plutôt à Tlatelolco. Que ce nom reste dans notre mémoire pour toujours ! Mais moi, j’étais à la faculté quand l’armée et les granaderos² sont entrés et ont embarqué tout le monde. Une chose incroyable. Moi, j’étais dans les toilettes, dans les lavabos de l’un des étages de la faculté, le quatrième, je pense, je ne peux le préciser. Et j’étais assise sur la cuvette, les jupons relevés, comme dit le poème ou la chanson, en train de lire ces poésies si délicates de Pedro Garfias, qui était déjà mort depuis un an, don Pedro si malénacolique, si triste de l’Espagne et du monde en général, qui aurait pu s’imaginer que j’allais être en train de le lire aux W.-C. juste au moment où les salauds de granaderos entraient à l’université.

1- 1968

2-Corps policier d’intervention lié à la répression.

Alors ? Amis écrivains, si un éditeur ou un critique vous dit que vous faites de la littérature de chiottes, bombez le torse ! Amis lecteurs, si on vous dit que vous ne lisez que de la littérature chiottes, enorgueillissez-vous ! D’ailleurs, je tiens à préciser qu’il est possible de lire ces livres, ailleurs aussi (pour encore un certain temps, l’époque décrite par PAG n’est pas encore tout à fait là, profitons-en !). Pour moi, ce sera dans un pré au Pays Doré…

Breton à Avignon

juillet 22, 2008 § 3 Commentaires


La série continue : après Roberto Bolaño, retrouvons les traces d’André Breton à Avignon, dans NADJA :

Ce n’est pas moi qui méditerai sur ce qu’il advient de « la forme d’une ville », même de la vraie ville distraite et abstraite de celle que j’habite par la force d’un élément qui serait à ma pensée ce que l’air passe pour être à la vie. Sans aucun regret, à cette heure je la vois devenir autre et même fuir. Elle glisse, elle brûle, elle sombre dans le frisson des herbes folles de ses barricades, dans le rêve des rideaux de ses chambres où un homme et une femme continuent indifféremment de s’aimer. Je laisse à l’état d’ébauche ce paysage mental, dont les limites me découragent en dépit de son étonnant prolongement du côté d’Avignon, où le Palais des Papes n’a pas souffert des soirs d’hiver et des pluies battantes, où un vieux pont a fini par céder sous une chanson enfantine, où une main merveilleuse et intrahissable m’a désigné une vaste plaque indicatrice bleu ciel portant ces mots : LES AUBES.

Quand Breton parle de « la forme d’une ville » il fait allusion au poème de Baudelaire, le cygne : la forme d’une ville/ change, hélas, plus vite que le coeur d’un mortel.

Quand Breton écrit Nadja, il s’est rendu une première fois à Avignon, le 20 novembre 1927, lors d’une escapade dans le midi avec Suzanne Muzard, la maîtresse qu’il a enlevé (provisoirement) à Emmanuel Berl. C’est cette étape qui lui inspire ce passage de Nadja.

Il y retourne le 20 mars 1930 avec Claire (une danseuse du Moulin-Rouge) et descend à l’hôtel Régina. Il est rejoint par Char et Éluard. C’est au cours de ce séjour qu’ils écriront l’ouvrage collectif Ralentir travaux.

Par la suite, il y retourne notamment, durant l’été 1931, avec Valentine Hugo qui prendra la photo de la vaste plaque indicatrice bleu ciel portant ces mots : LES AUBES. Je précise que ce le chemin des Aubes se trouve sur l’île de la Barthelasse. Il devait s’agir du panneau d’une guinguette qui n’existe plus de nos jours. (Baudelaire avait raison, la forme d’une ville change, hélas, plus vite que le coeur d’un mortel.)


En parcourant Avignon en ce moment, pas de trace de Breton… mais des prospectus, des affiches, des parades, pour la promotion du millier de spectacles « off » présentés, la cohue d’une foule curieuse et souvent indécise, des personnages plus ou moins sympathiques, même franchement pervers, qui profitent de l’anonymat que leur offre la multitude, des porteurs de pseudo-panama et pantalon de lin avec le programme sous le bras, des spectacles off du off qui s’improvisent dans la rue… Quelle est la forme de cette ville, en ce moment ?

Bolaño à Avignon

juillet 14, 2008 § Poster un commentaire

De retour du Pays Doré, j’ai traversé péniblement la ville d’Avignon. Je n’aime pas, même s’il m’arrive de voir quelques pièces – de moins en moins au fil des années – cette période du Festival, où la ville est envahie d’un étrange et agaçant tourisme. Hier, j’ai écouté dix minutes du Masque et la Plume sur France Inter, pour sentir à quatre cents kilomètres de distance l’énervement que j’allais rencontrer aujourd’hui. La « province » tant méprisée toute l’année, devient un bien de consommation en période estivale.

Au Pays Doré, préservé des festivals et de bien d’autres nuisances, j’ai lu Nocturnes du Chili de Roberto Bolaño (Dans mon pré, sur une chaise longue, c’est bien mieux et plus confortable qu’un gradin de la Cour d’Honneur !).
J’ai relevé l’extrait suivant :

Ensuite je quittai Strasbourg et m’en allai en Avignon à l’Église Notre-Dame-Du-Midi, où le curé était le père Fabrice dont le faucon s’appelait Ta gueule, et s’était fait connaître dans tout le voisinage par sa voracité et sa férocité, et je passai avec le père Fabrice des après-midi inoubliables, pendant que Ta Gueule volait et défaisait non seulement les vols des pigeons mais aussi d’étourneaux qui en ces lointains et heureux temps abondaient en terres provençales, les terres que parcourut Sordel, Sordello, quel Sordello ? et Ta Gueule s’envolait et se perdait dans les nuages bas, les nuages qui descendaient des collines souillées et en même temps pures d’Avignon, et pendant que le Père Fabrice et moi parlions, Ta Gueule resurgissait comme un éclair ou comme l’abstraction mentale d’un éclair pour fondre sur les énormes nuées d’étourneaux qui apparaissaient à l’est pareilles à des essaims de mouches, noircissant le ciel de leur vol erratique, et au bout de quelques minutes les tournoiements des étourneaux s’ensanglantaient, se dispersaient et s’ensanglantaient, et alors les après-midi dans les environs d’Avignon se teignaient de rouge vif comme le crépuscule, qu’on voit par le hublot des avions, ou le rouge de l’aube, quand on se réveille doucement avec le bruit sifflant des moteurs sifflant aux oreilles et que l’on tire le petit rideau du hublot de l’avion et qu’à l’horizon on distingue une ligne rouge comme une veine, l’artère fémorale de la planète, l’aorte de la planète qui peu à peu se gonfle, c’est elle cette veine de sang que je vis dans le ciel d’Avignon, le vol ensanglanté des étourneaux, les mouvements pareils à une palette de peintre expressionniste abstrait de Ta gueule, ah la paix, l’harmonie de la nature nulle part aussi évidente ni explicite qu’en Avignon, puis le père Fabrice sifflait et nous attendions un moment d’une durée indéfinissable, un laps de temps que les seuls battements de nos cœurs mesuraient, jusqu’à ce qu’enfin notre faucon frissonnant se pose sur son bras. Ensuite je pris le train et quittai Avignon empli de tristesse…

L’une des grandes forces de Bolaño, c’est de nous faire croire à la véracité des faits qu’il relate. Je ne connaissais pas l’église Notre-Dame-du-midi, mais croyais en son existence après avoir lu ce passage. D’Église Notre-Dame-Du-Midi, il n’y en a pas, mais il n’est pas interdit de chercher volant dans le ciel d’Avignon, un faucon, descendant de Ta gueule.

Il s’agirait peut-être de Notre Dame des Doms, légèrement transposée à la sauce Bolaño. 
À propos de Notre Dame des Doms, je voudrais conseiller d’aller faire un tour derrière l’église, plus particulièrement au Théâtre des Doms, dont la programmation durant le Festival est uniquement belge, et d’en profiter pour s’arrêter dans la cour où l’on peut déguster d’excellentes bières et se restaurer de canards de Nadine Lannefranque et être servi par ma fille, Pauline. Sourire garanti. (Un endroit où l’on est pas escroqué comme il est de coutume en période de festival.)

Vacances au Pays Doré

juillet 12, 2008 § 6 Commentaires

Veuillez excuser cette interruption momentanée du blog pour cause de vacances au Pays Doré. J’ai cueilli quelques fleurs avec mon appareil photographique afin de les offrir aux lecteurs.
Ici de foisonnantes digitales.

Ici des lis Martagon.

Le château de Cène

juillet 1, 2008 § 4 Commentaires

À la FNAC, il y a eu une sorte de promotion d’une sélection de livres érotiques. Entre Catherine Millet (la vie sexuelle de Catherine M.) et Louis Calaferte (la mécanique des femmes), il y avait Bernard Noël (le château de Cène). Ignorant tout de ce texte, j’ai acheté ce livre et j’ai lu cet étrange récit. La postface qu’on trouve dans l’édition l’Imaginaire /Gallimard, apporte quelques éclaircissements sur l’histoire de ce récit et les intentions de l’auteur. Il publia ce texte en 1969 et le signa du pseudonyme d’Urbain d’Orlhac (nom inspiré par ses origines : il est du Pays Doré.). Cela lui valu un procès pour outrage aux bonnes moeurs auquel il fut défendu par un avocat qui deviendra ministre de la Justice par la suite. il fut condamné quand même.
J’ai relevé quelques extraits de cette postface :

…à un certain moment du gaullisme, le roman érotique m’est apparu comme une arme contre la bêtise politique – la seule arme contre cette société satisfaite et puante… il est vrai que la plupart des livres érotiques à succès ne servent qu’à distraire nos jeunes cadres; j’avais cru au contraire, après l’échec de mai, qu’ils restaient une des formes de violence susceptibles de miner cette société. Si me voilà devenu malgré tout objet de consommation, j’espère tout de même que mon Château restera en travers de pas mal de gorges.

écrit en 1970

 

 

Notre société permet tout ce qui ne dérange pas. Si ce n’est plus tout à fait vrai aujourd’hui et s’il y a crise, c’est que l’intérêt immédiat des hommes du pouvoir est en contradiction avec les valeurs qui fondent leur pouvoir. il faut , par exemple, favoriser la consommation, qui les enrichit, au détriment de la morale, qui les légitime. Pour la première fois, le pouvoir s’établit sur la confusion et non plus sur l’ordre. Il s’agit d’un mensonge généralisé dont la langue est malade.
La permissivité actuelle autorise à tout dire parce que ce tout ne veut plus rien dire. La parole devient inoffensive par privation de sens. L’écriture connaît la même privation sous ses formes normalisées : publicité, journalisme, best sellers, qui passent pour de l’écriture et qui n’en sont pas.
l’ancienne censure voulait rendre l’adversaire inoffensif en le privant de ses moyens d’expression; la nouvelle -que j’ai appelée la sensure– vide l’expression pour la rendre inoffensive, démarche beaucoup plus radicale et moins visible.
Un bon écrivain est un écrivain sensuré.
Tout ce qui médiatise censure.

écrit en 1984

 

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