Territoires de la Folie : le livre

septembre 19, 2008 § 15 Commentaires

J’avais annoncé qu’un livre était en préparation chez Cousu Main, le voici enfin !
L’auteure est Sylvie Durbec. Elle a mis ses pas (la collection s’appelle Dans les pas de…) dans ceux d’un poète et ceux d’un peintre, tous les deux Suisses et tous les deux ayant vécu de longues années dans des asiles d’aliénés.
Le premier, c’est Robert Walser :
Extrait :

Écrire le moins possible.

Marcher le plus possible.

Boire avec Seelig quand il me rend visite.

Ne pas croire les gens quand ils parlent de moi comme d’un écrivain.

Moi ? Vraiment ?

Je suis le neuvième et dernier enfant de la Littérature Suisse.

À quoi rime d’être en bonne santé, dites-moi ?

Je ne suis pas digne de quitter l’asile d’aliénés.

Le second, c’est Louis Soutter.. Extrait :

Personne ne sait ici ce que nous sommes. Encore moins d’où nous venons ni où nous allons. C’est pourquoi nous posons des questions que certains jugent embarrassantes.

Nous sommes là, simplement appuyées contre le mur de cette salle, nues.
Si souvent nous posons des questions auxquelles personnes ne répond. Lui, ses mains barbouillées de noir, lui seul pourra nous répondre parce qu’il saura comprendre nos questions. car ici on ne nous juge pas en mesure de comprendre les questions que nous formulons.

Les illustrations (crayon, encres, linogravures) sont de Valérie Crausaz.

La sortie officielle de l’ouvrage aura lieu les 27 et 28 septembre prochain, pour La petite Librairie des Champs.


Tout le monde ne pouvant pas aller dans les champs le trouver, il est possible de le commander à cette adresse : cousumain@yahoo.fr
TERRITOIRES DE LA FOLIE de Sylvie Durbec
Illustrations de Valérie Crausaz
format :11 X 17
60 pages
ISBN 2-9523435-8-6
12 € franco de port

cousumain@yahoo.fr

Les territoires de la folie chez Bolaño

août 2, 2008 § 2 Commentaires

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du prochain livre qui sera édité par Cousu Main intitulé Territoires de la folie. Il y est question de Louis Soutter et Robert Walser, artiste et écrivains suisses, qui ont tous les deux connu l’asile d’aliénés, l’un à Baillaigues et l’autre à Herisau.
 Je lis l’ultime roman de Roberto Bolaño 2666. Là aussi il est question d’un asile d’aliénés en Suisse.

Ensuite il parla d’un voyage en train, (…) en direction de l’un des villages à mi-chemin entre Montreaux et les contreforts des Alpes bernoises où ils avaient loué un taxi qui les avait amené, par un sentier zigzagant, mais scrupuleusement asphalté, vers une maison de repos qui arborait le nom d’un homme politique ou d’un financier suisse de la fin du XIXe siècle, la clinique Auguste-Demarre, nom irréprochable derrière lequel se cachait un fort civilisé et discret asile d’aliénés.

Je n’ai trouvé ni banquier ni financier suisse s’appelant Auguste Demarre, juste un Jean François Auguste Demarre, Maire officier de l’état civil de la commune de Goult, département de Vaucluse, en 1863.
Je continue :

…là s’était enterré vivant un peintre que l’Italien tenait pour l’un des plus inquiétant du XXe siècle. (…) Le nom de ce peintre était Edwin Johns et il s’était coupé la main droite, la main avec laquelle il peignait , l’avait embaumée et l’avait collée sur une sorte d’autoportrait multiple.

Voici comment les choses s’étaient passées :

Un matin, après deux jours d’activité fébrile consacrée à ses autoportraits, le peintre s’était tranché la main avec laquelle il peignait. Immédiatement après il s’était fait un garrot au bras et avait apporté la main à un taxidermiste qu’il connaissait et qui était déjà au courant de la nature du nouveau travail qui l’attendait. Ensuite le peintre s’était dirigé vers un hôpital, où l’on mis fin à l’hémorragie et procéda à la suture de la plaie. À un certain moment, quelqu’un lui demanda comment était arrivé l’accident. Il répondit que sans le faire exprès, tandis qu’il travaillait, il s’était coupé la main d’un coup de machette. Les médecins lui demandèrent où était la main coupée, car il était toujours possible d’essayer de la greffer. Il dit qu’alors qu’il se rendait à l’hôpital, à la fois de colère et de douleur, il l’avait jetée dans le fleuve.

Cette histoire du personnage du roman de Bolaño m’a fait pensé à celle de l’artiste Pierre Pinoncelli dont on a entendu parler récemment lors de la libération d’Ingrid Betancourt. En effet,il est plus connu pour ses attaques contre l’urinoir de Duchamp à Nîmes au Carré d’Art en 1993 et au Centre Pompidou en 2006 que pour son acte fou, héroïque qu’il fit à Cali en juin 2002 en hommage à la franco-colombienne otage des FARC : il se trancha une phalange du petit doigt ( la photo ci-contre).
La ressemblance est troublante avec le Edwin Johns de 2666 mais s’arrête là. Pinoncelli ramassa le morceau de doigt une fois sur le sol, après le deuxième coup de hache (le premier ayant raté), « il ressemblait à un vers luisant » , il dessina avec lui un coeur sur sa poitrine avec le sang puis écrivit le mot FARC sur le mur qu’il entacha de sang.
Contrairement à Edwin Johns, Pinoncelli n’est pas interné ni en France, ni en Suisse, ni ailleurs.

Territoires de la folie (suite)

juin 28, 2008 § 4 Commentaires

Hier, dernière réunion avant de commencer la maquette de Territoires de la folie. Il fallait choisir parmi les gravures et dessins que Valérie Crausaz a exécutés pour l’ouvrage. L’artiste s’est imprégnée des textes de Sylvie Durbec, mais aussi des personnages en question, Robert Walser et Louis Soutter dont elle a su traduire la force autant que l’angoisse.
Maintenant, nous entamons la phase de fabrication de l’ouvrage.

Territoires de la folie

juin 7, 2008 § 3 Commentaires

Depuis un an, Cousu Main paraissait sommeiller. Ce n’était qu’une apparence… En effet, nous avons pris le temps de la réflexion, de l’imagination, des rencontres, pour aboutir à l’invention d’une nouvelle « collection », c’est à dire suivre un chemin que nous n’avions pas emprunté jusque là. Cette « collection » va s’appeler Dans les pas de…; des auteurs écrivent sur un artiste, un poète, un écrivain dans l’oeuvre desquels ils ont inscrit leurs pas. Cet exercice ne sera ni un hommage, ni un plagiat, mais plutôt un lien entre un auteur et celui qui a nourri son écriture.

Pour commencer cette route « Dans les pas de… », Sylvie Durbec a écrit deux textes, rassemblés sous le titre Territoires de la folie. Deux personnages, des Suisses, tous les deux internés pour « folie » l’ont inspirée. Le premier est Robert Walser.

Extrait :

J’ai choisi d’être ce voyageur éphémère qui traverse son pays à pied à la recherche d’un mot qui toujours fuit devant lui, travaillé par le démon de l’écriture et le tourment de son indignité. Ce mot, qu’il ne s’est pas résolu à prononcer devant les membres de sa famille réunis pour son départ, la mère perdue dans ses rêveries noires et le père dans ses échecs répétés, il sait qu’il est ridicule de vouloir s’en parer comme d’un chaud manteau élégant pour affronter l’hiver et Berlin, et encore plus vain de se croire de taille à le porter sur ses épaules comme un trophée. Littérature ! J’ai ouvert bravement la porte donnant sur la route poudreuse et les bois, adieu, ai-je lancé à mes frères et sœurs, et j’ai pris le bâton ferré appuyé au mur, franchissant sans peur aucune la frontière qui séparait la Suisse et ma famille de la littérature, et j’ai affronté en sifflotant gaiement le vent, la forêt, la grande ville au bout du tunnel des bois, la ville toute lumières et chansons, le bruit des baisers…

 

Le deuxième personnage, c’est Louis Soutter. Le texte s’intitule « Entre nus » titre d’une oeuvre de ce peintre suisse.


Extrait :

Lui, l’artiste nu, à dessiner avec ses doigts de charbon, nous à nous appuyer contre le mur, eux, à nous observer sans jamais nous adresser vraiment un mot de reconnaissance. Lui continue à se salir, le corps, le ventre, les cuisses, mais ça ne lui importe pas, nu comme il est, et il s’obstine dans son refus de nous apercevoir –seulement nous apercevoir-, car nous ne demandons pas l’impossible, mais être aperçues par lui qui, mu par une obstination étonnante, poursuit un travail étrange, et nous mues par une obstination à espérer tout aussi étonnante, parce que nous savons depuis que nous sommes dans cette salle qu’il est inutile d’attendre à la fois des réponses et des regards d’un homme aussi nu que nous ( peut-on l’être davantage, nous demandons-nous encore en nous entreregardant) il y aurait la possibilité d’ouvrir un peu la bouche pour articuler quelques mots, mais nous ne préférons pas interrompre ce qui se fait sous nos yeux d’étonnant et de noir, exécuté par cet homme petit et maigre dont tout le monde ici dit qu’il est fou et dont les dessins jonchent le sol, feuilles que nous n’avons pas le droit de fouler aux pieds de nos extrémités nues.

Les lino-gravures présentées dans cet article sont de Valérie Crausaz et sont les premières réalisées pour l’illustration des Territoires de la folie.

Où suis-je ?

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