L’Inconnue de la Seine (3)

mars 28, 2010 § 5 Commentaires

En 1933, Louis-Ferdinand Céline publie sa pièce, L’Église, dans une collection dont la caractéristique consistait à reproduire en frontispice le portrait de l’auteur. Céline, qui affirmait : « Je suis contre l’iconographie. Je suis mahométan. Pas de photo de moi… Je n’aime pas ça« , refuse de se prêter à cette obligation et apporte à son éditeur une photographie de Amsler et Ruthardt, Le Masque de l’Inconnue de la Seine. (Tiens, s’il avait été sur Facebook, il aurait fait comme moi, il aurait utilisé ce portrait comme avatar) Pourquoi ce masque et pourquoi cette photographie ? Nul ne sait. La date mentionnée sous la photographie, 1930, indiquait sans doute l’année du cliché mais certains l’ont lue comme la date de fabrication du masque et ont corrigé l’information par voie de presse en précisant que le masque était déjà vendu en 1900. Interrogé sur le sujet, Céline répondit que, sans cette soudaine polémique, il aurait oublié qu’il avait vu le masque dans sa petite enfance : « A ce propos, il faut ce genre d’occasion pour percevoir cette silencieuse persistance poétique chez les anonymes, qui disparaît dans le silence aussi sans laisser de traces jamais. » Et l’aventure littéraire de l’Inconnue de la Seine continue …

En 1944, Aragon publie Aurélien : Aurélien possède chez lui le masque de l’inconnue, qu’il confondra avec le visage de Bérénice, la femme dont il tombe amoureux; femme qui plus tard lui fera cadeau d’un autre masque, réalisé à partir de son propre visage… L’inconnue, même sous forme de masque prend une certaine forme de réalité dans ce couple, devient un personnage intégral de l’histoire. Aragon associe Man Ray à son projet de roman :

j’ai demandé à Man Ray, qui n’est pas qu’un photographe, de faire servir la photographie à des compositions qui toutes jouent du visage supposé de la femme qu’Aurélien aime, Bérénice… Man Ray a donné quinze interprétations de cette femme de plâtre, allant jusqu’à lui ouvrir les yeux, et pire, et mieux à la faire vieillir de 20 ans

En effet, voici que l’inconnue a les yeux ouverts :

En 1960, pour la revue Chercheurs et Curieux Pierre Lièvre avait interrogé l’arrière-grand-père de l’actuel mouleur, qui faisait remonter l’histoire à son propre grand-père lequel aurait lui-même moulé l’Inconnue à la demande d’un médecin légiste. Jean Ducourneau, pour rédiger sa note sur L’Église de Céline va à son tour rue Racine où le petit-fils rectifie les propos du grand-père. Son père lui avait toujours dit que le masque « avait été levé sur le visage d’un très joli modèle d’atelier, rappelant qu’il est techniquement impossible que ce masque ait été levé sur un cadavre.
Et voici qu’on essaie de détruire un mythe, avec des théories techniques et scientifiques. Qu’à cela ne tienne, l’Inconnue de la Seine a survécu, si je puis dire à tous ces iconoclastes.

D’abord, il y eut Rescue Annie, ce mannequin créé dans les années 60 pour les exercices de sauvetages de noyés qui ressemble étrangement à notre inconnue.
Je pense aussi au film d’Agnès Varda intitulé Le Bonheur, où une jeune femme se noie. Accident ou suicide ?

Je n’ai pu trouver que cette photo d’elle quelques instant avant le décès. Sa coiffure est identique. Certains trouveront que je vais trouver des ressemblances où il n’y en a pas mais comme ils savent que je suis inconditionnelle d’Agnès Varda, ils me pardonneront.
Enfin, parmi les noyées célèbres, il y a Laura Palmer, bien sûr du Twin Peaks de David Lynch. Connaît-il l’Inconnue de la Seine ? C’est fort possible comme il doit connaître ce tableau de Claude Monet, Camille sur son lit de mort.

Voici donc une promenade à travers les morts, les noyées qui,partie d’un simple tampon du Tampographe Sardon, nous a menés loin, du côté de Twin Peaks.
Je voudrais terminer par une phrase d’Éric Pessan:

… se souvient des marins qui préféraient ne pas savoir nager pour souffrir moins longtemps en cas de naufrage.

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L’Inconnue de la Seine (2)

mars 28, 2010 § 2 Commentaires

C’est un jour Reiner Maria Rilke qui le découvrit en 1902 accroché dans la boutique que tenait le mouleur du visage de la noyée, au milieu d’autre masques celui de l’Inconnue de la Seine. Elle apparaît pour la première fois dans la littérature sous sa plume :

« le mouleur que je visite chaque jour a deux masques accrochés près de sa porte. Le visage de la jeune qui s’est noyée, que quelqu’un a copié à la morgue parce qu’il était beau, parce qu’il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s’il savait. » Les cahiers de Malte Laurids Brigge (1910),

L’aspect irrationnel et mystérieux du masque a assuré son succès commercial. Il ornait, paraît-il, un grand nombre d’intérieurs bourgeois du début du siècle. Même si certains on tenté de briser la légende : Si l’on se fie uniquement à sa coiffure en bandeaux à la mode sous le Second Empire, on pourrait le dater des années 1860 ; Selon l’affichiste George Villa qui tenait cette information de son maître Jules Lefebvre, l’empreinte fut prise sur le visage d’une jeune modèle qui mourut de tuberculose vers 1875. Ne cherchons pas à briser le mythe, l’identification de l’Inconnue à Ondine ou Ophélie, en fit le succès.
La preuve ? : il continua à inspirer les poètes et écrivains pendant des années.

Jules Supervielle écrivit un conte inspiré par ce masque : L’inconnue de la Seine repris en 1931 dans L’enfant de la haute mer. :

“Je croyais qu’on restait au fond du fleuve, mais voilà que je remonte”, pensait confusément cette noyée de dix-neuf ans qui avançait entre deux eaux. […] Enfin elle avait dépassé Paris et filait maintenant entre des rives ornées d’arbres et de pâturages, tâchant de s’immobiliser, le jour, dans quelque repli du fleuve, pour ne voyager que la nuit, quand la lune et les étoiles viennent seules se frotter aux écailles des poissons. “Si je pouvais atteindre la mer, moi qui ne crains pas maintenant la vague la plus haute.” Elle allait sans savoir que sur son visage brillait un sourire tremblant mais plus résistant qu’un sourire de vivante, toujours à la merci de n’importe quoi. Atteindre la mer, ces trois mots lui tenaient maintenant compagnie dans le fleuve. »

L’inconnue de la Seine inspira aussi Nabokov qui écrivit ce poème en 1934 :

Hâtant de cette vie le dénouement,
N’aimant rien sur terre,
Toujours je regarde le masque blanc
De ton visage sans vie.

Dans les cordes se mourant à l’infini
J’entends la voix de ta beauté.
Dans les foules blêmes des jeunes noyées
Tu es plus blême et ensorcelante que toutes.

Au moins dans les sons reste avec moi!
Ton sort fut avare en bonheur,
Alors réponds d’un posthume sourire moqueur
De tes lèvres de gypse enchantées.

Paupières immobiles et bombées,
Cils collés en épaisseur. Réponds!
A jamais, à jamais, vraiment?
Mais comme tu savais regarder!

Juvéniles épaules maigrichonnes,
La croix noire du fichu de laine,
Les réverbères, le vent, les nuages nocturnes,
Le méchant fleuve pommelé d’obscurité.

Qui était-il, je t’en supplie, raconte,
Ton séducteur mystérieux?
Du voisin le neveu frisotté –
A la dent en or, et la cravate bariolée?

Ou l’habitué des cieux étoilés,
Ami de la bouteille, des dés et du billard,
Lui aussi, maudit fêtard,
Et rêveur ruiné comme moi?

Et maintenant, de tout son corps tressaillant,
Il est assis, comme moi, sur son lit,
Dans le monde noir, déserté depuis longtemps,
Et il regarde le masque blanc.

Et ce n’est pas fini…
À suivre…

L’inconnue de la Seine (1)

mars 27, 2010 § 3 Commentaires

Au début, il y avait un tampon… En me baladant sur le blog du célèbre et iconoclaste Tampographe Sardon, parmi les ses créations, souvent impertinentes, pertinentes (quand il s’agit de parler de Télérama) et parfois macabres, j’avais été fascinée par celui appelé, l’inconnue de la Seine, à une époque où l’expression « avoir envie de se jeter dans le fleuve »prenais une signification concrète lorsqu’il m’arrivais de longer la Seine (parfois), le Rhône (souvent) ou avoir le choix entre Saône et Rhône (à un certain moment). J’étais tellement fascinée par ce visage que je l’avais adopté comme photo de mon profil Facebook ! De cette image, quelqu’un m’en demanda l’origine, car cette personne, artiste, travaillait depuis des années sur un portrait (qu’elle déclinait sous diverses formes) d’un homme, les yeux clos aussi, et pour lequel, enfin, elle venait de trouver une compagne…
Derrière le tampon, je suis allée chercher le masque de la célèbre inconnue. Pour faire allusion au film de Klapisch, elle pourrait être la femme du Soldat Inconnu, mais il n’en est rien. En fait, le corps de l’Inconnue fut repêché dans la Seine à Paris. Un employé de la morgue, saisi par la beauté de la jeune femme, fit un moulage en plâtre de son visage. Voici du moins que j’en sus d’abord, complètement fascinée que je fus par ce doux visage apaisé par l’onde qui en avait annihilé le souffle. La légende me suffisait.
Puis, curiosité aidant, je suis allée chercher plus loin…
À suivre…

Ce qui me meut.

mars 24, 2010 § 5 Commentaires

Ce court-métrage est un bijou de Cédric Klapisch. Le Jules-Étienne Marey en question a réellement existé. Il fut l’un des inventeurs de la chronophotographie à plaque fixe, contrairement à Muybridge qui lui utilisait plusieurs objectifs. Leur but était le même, à l’un et l’autre, comprendre le mouvement des êtres vivants, humains ou animaux. En ce qui concerne Muybridge, passionné de cheval, il mit en évidence que les représentations des chevaux dans la peinture étaient aberrantes  lorsque ceux-ci étaient censés être en pleine course.

Jules-Étienne Marey l’inventeur du cinématographe ? Disons que l’idée était dans l’air. Lui, médecin, contrairement aux frères Lumière, utilisait son procédé de fusil photographique, pour ses recherches, exploitait ses images uniquement pour disséquer le mouvement.
Évidemment, l’impact de l’oeuvre de Marey ne fut pas que scientifique puisque, comme on peu le constater en comparant ces deux images, Marcel Duchamp s’en inspira largement pour son nu descendant un escalier. Il disait dans un entretien avec Pierre Cabannes:

« Je me rappelle très précisément avoir été fasciné par les chronophotogrammes ou les chrononophotographies comme on les appelait dans L’Illustration, un magazine hebdomadaire lu dans chaque bonne famille française à cette époque. Le mouvement de l’escrimeur, du cheval au galop ou de l’homme qui marche ou qui saute, était composé en un millier de fines lignes successives, montrant la position abstraite du sujet à chaque dixième de seconde. »

Tout ça pour dire quoi ? Les idées sont un peu décousues, s’enchaînent de fil en aiguille, juste pour le plaisir de me balader dans des oeuvres d’artistes qui me fascinent. Après un si long silence, cette errance de Klapish en Muybridge, de Marey en Duchamp est juste pour faire vivre le blog et pour mon plaisir… (peut-être partagé ?)

Le goût des pages pour Cousu Main

mars 23, 2010 § 1 commentaire

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