Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? (3)

novembre 12, 2009 § 4 Commentaires

Alors, continuant mes recherches je me suis penchée sur un certain Farabeuf.

Louis Hubert Farabeuf était un chirurgien qui travaillait aussi bien la viande chaude que la viande froide. C’est ainsi qu’il trouva des morceaux humains restés vierges de toute dénomination et, en toute modestie, leur colla son nom :

  • Le tronc veineux de Farabeuf : une des branches de la veine jugulaire interne.
  • Le tronc artériel de Farabeuf : c’est le tronc thyro-cervical (thyro-bicervico-scapulaire – truncus thyro cervicalis), une artère collatérale de l’artère sous-clavière droite
  • Le heurtoir de Farabeuf : c’est une légère excroissance qui se trouve au niveau de face inférieure de la clavicule dans sa partie médial, elle forme le prolongement postérieur de la surface articulaire qui s’articule avec le sternum.
  • Le muscle deltoïde fessier de Farabeuf ;
  • Les lames sacro-recto-génito-pubiennes de Farabeuf : ce sont des formations cellulo-fibreuses sagittales qui divisent le petit bassin en trois régions distinctes,
  • Le canal de Guyon-Farabeuf : il s’agit d’un canal traversé par le nerf ulnaire après son passage dans le canal carpien du poignet de la main. (Tiens, il a partagé le morceau avec un associé.)

Farabeuf_instruments Il inventa des instruments de chirurgie et sur l’acier, il eut le même réflexe que sur la chair humaine, il leur colla son nom.

  • Écarteur de Farabeuf
  • Le davier à double articulation de Farabeuf
  • La rugine droite et la rugine courbe de Farabeuf
  • La rugine-curette trouée de Farabeuf ;
  • Rugine pour côtes d’Alexandre-Farabeuf ;
  • Le bistouri d’amputation sous astragalienne de Farabeuf ;
  • La pince à suture intestinale de Farabeuf ;
  • La sonde cannelée à double courbure de Farabeuf ;
  • La scie d’amputation et de résection de Farabeuf ;
  • La gouttière protectrice pour symphysiéotomie de Farabeuf ;

Quel ego, Monsieur Farabeuf !
En continuant à chercher sur cet obsédé de son patronyme, j’ai trouvé ceci sur un blog :

Mais ce maître de l’anatomie est également brusque, voire emporté, dans ses rapports avec ses étudiants. Deux étudiants ajournés, l’un pour avoir dû lire une lame histologique sans microscope et l’autre après avoir été traité de couillon et d’andouille portent plainte auprès du doyen. La sanction ne se fait pas attendre : Louis Farabeuf est suspendu de ses fonctions en 1902, dans un climat de tensions personnelles avec le ministre, ami intime de son successeur.

Rien n’a changé dans les facultés de médecine. Les professeurs d’anatomie sont toujours aussi atrabilaires, insultent toujours copieusement les étudiants de deuxième année durant les TP autour d’un cadavre.
Qu’il fut cinglé, on s’en doute. Mais ce qui est beaucoup plus intéressant c’est qu’il devint un personnage de roman sous la plume d’un écrivain mexicain, Salvador Elizondo.Salvador Elizondo-RETO

Ses textes vigoureux et ses descriptions des techniques d’amputation ont attiré l’attention de l’écrivain mexicain Salvador Elizondo. Celui-ci est l’auteur d’une biographie romancée de Farabeuf dans laquelle il souligne et exagère les côtés morbides du chirurgien. C’est par ce « Classique des Secrets de l’esthétique du mal » que Farabeuf est surtout connu. Elizondo y présente Farabeuf comme un agent secret en Chine après la Guerre des Boxers, au service des jésuites français dans la mise au point d’un plan pour évangéliser la Chine. Elizondo a entremêlé, dans son livre Farabeuf ou la chronique d’un instant (1965), des évènements empruntés aux vies de Dupuytren, Muybridge, Daguerre et Nadar, parmi d’autres.

En découvrant l’existence de ce roman, je découvrais donc je n’étais pas la seule à penser que, dans la tête d’un anatomiste, il se passait de drôles de perturbations. Pour Elizondo, Farabeuf était un sadique. Quand on cherche à droite et à gauche ce que l’on peut lire sur ce roman- lui-même introuvable en français-, je suis tombée sur une conférence tenue par une certaine Dorita Nouhaud.
extraits :

C’est à cette littérature que pour répondre au thème qui nous était proposé cette année universitaire 2006-2007 au Séminaire d’Amérique latine, à savoir « Littérature et violence », j’ai emprunté mes exemples: Salvador Elizondo dans Farabeuf, Julio Cortázar dans 62, modelo para armar. Le fil rouge de ma lecture —l’adjectif rouge, rouge sang, il va de soi, convient on ne peut mieux à la teneur de ces ouvrages— est un livre de Georges Bataille, Les larmes d’Eros, qu’en 1961 l’éditeur parisien Jean-Jacques Pauvert donnait au public dans sa collection Bibliothèque Internationale d’Erotologie.

En ce qui concerne Farabeuf, la preuve la plus évidente, la plus délibérément voyante de filiation avec Bataille est une photographie dont le roman de Salvador Elizondo s’engendre et que reproduisent les successives éditions du roman, une des photographies prises à Pékin le 10 avril 1905 et que l’on voit dans Les larmes d’Eros. Supplicie_chinoisElles témoignent du supplice chinois Leng Tch’é, les Cent Morceaux, ainsi appelé parce qu’il consiste à donner une mort lente en détachant articulation par articulation les membres d’une victime attachée débout à un pieu. Ce supplice fut appliqué, par décret impérial publié dans les journaux de Pékin, à Fou-Tchou- Li, meurtrier du prince Ao-Han-Ouan.

C’est là qu’intervient Farabeuf, l’homme « aux prodigieuses dissections », dont la profession avait été de « faire sauter deux ou trois jambes et bras dans l’immense amphithéâtre de l’Ecole de Médecine ». Toute une page est consacrée à l’énumération des instruments de chirurgie inventés ou mis au point par lui, mais en ce jour pluvieux rue de l’Odéon on lui a demandé de venir appliquer une autre de ses inventions, extirper dans le regard de la femme, par un complexe et douloureux dispositif chirurgical, l’image du supplicié tel qu’il 0415567001220427476a été photographié, c’est-à-dire au moment même de la mort, dans l’extase orgasmique de la douleur, et remplacer l’image photographique qui provoque « la petite mort » par l’image même de cette mort. C’est donc pour procéder à un rituel érotico-sadique que Farabeuf se rend au 3 de la rue de l’Odéon où le narrateur l’a convié…

Ce roman est une belle utilisation d’un personnage réel au service de la fiction ; Elizondo a creusé dans l’inconscient du chirurgien-anatomiste et en a extirpé ses rêves les plus inavoués. Que pouvait-il y trouver d’autre ?

Ce livre en français (je ne lis pas l’espagnol) est introuvable. Peut-être traîne-t-il sur l’étagère d’un bouquiniste ? Alors, merci de me le signaler.

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? (2)

novembre 11, 2009 § 5 Commentaires

Dans la série des cinglés anatomistes, je voudrais parler aussi de Jan Evangelista Purkinje.Jan_Evangelista_Purkyne_2 Il a laissé son nom, pourtant pas des plus simples, aux :

Contrairement à son collègue Vicq, il s’intéresse à toutes les parties du corps, il était total nécrophile pourrait-on dire . Des testicules où il met en évidence les tubes séminifères, aux aisselles et autres endroits odorants où il met en évidence les glandes sudoripares, son scalpel circule partout sur le cadavre. En plus, il a eu la bonne idée de découvrir que les empreintes digitales pourraient être utilisées pour identifier les individus. Toutes les polices du monde lui sont reconnaissantes. Il n’y a vraiment pas de quoi être fier !

300px-Henricvs_Avgvstvs_Wrisberg_(1739-1808)Et Heinrich August Wrisberg ? Qu’est-ce qui lui a pris de laisser à la prospérité des morceaux de viande d’aussi bas étage ?

Il faut quand même avoir un grave problème d’ego pour s’acharner à trouver une place vacante dans le corps humain, une parcelle aussi petite soit-elle, et y coller une étiquette avec son nom. Des vies entières vouées à ça ! Il doit bien y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond chez les anatomistes.
à suivre…

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? (1)

novembre 10, 2009 § 2 Commentaires

Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un anatomiste ? C’est la question que je me pose depuis quelques temps. En effet, étant contrainte de me plonger dans la matière, dans le système nerveux en général et le cerveau en particulier, j’ai essayé de comprendre ce qu’il y avait dans celui des anatomistes, ces étranges personnes qui ont passé leur vie le nez dans la viande froide et formolée dans l’unique but d’accoler leur nom à un morceau de chair, celui-ci n’étant parfois pas plus gros qu’une tête d’épingle. À mon tour, j’ai disséqué proprement, la vie des vaniteux scientifiques (excusez le pléonasme) que j’étais amenée à rencontrer, question de se distraire de la grise substance.

175px-Felix_vicq_dazyr

Prenons Félix Vicq d’Azyr, par exemple, c’est vrai qu’il porte un beau nom, mais était-ce la peine de le laisser à la postérité ainsi :

Je ne prétends pas présenter une liste exhaustive des éléments anatomiques qu’il a cru bon, non seulement de décrire mais en plus de les baptiser sans aucune modestie de son nom.

Tout ce que j’ai énuméré plus haut, n’est pas bien gros, ce qu’il appelle la grande fissure faisant moins de cinq centimètres, mais tout se situe dans la boîte crânienne. Quand on lit la biographie de ce prétentieux, on note ceci :

Durant la Terreur, sa qualité de premier médecin de la reine Marie-Antoinette en 1789 et de médecin consultant de Louis XVI lui fera craindre pour sa vie.

Pour sa vie ? J’aurais dit plutôt pour sa tête. Combien de générations ont souffert et continueront à souffrir à cause cet obsédé du scalpel, shooté au formol ? Sa tête aurait roulé dans la sciure, combien la vie, la mienne, aurait été plus belle ! D’ailleurs, j’y pense : n’a-t-il pas profité de l’invention d’un de ses confrères, le docteur Guillotin, pour se fournir en viande fraîche ? Je l’imagine ramassant discrètement la tête que le couperet vient de détacher, la cachant sous sa cape, courant ainsi à travers les rues de Paris, de la place de Grève jusqu’à son laboratoire au Jardin des Plantes, et jouissant à l’avance des sévices qu’il allait faire subir à son butin. Un fou, en somme.
à suivre…

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