Que sont nos yeux devenus ?

mai 4, 2012 § 1 commentaire

De temps en temps, il m’arrive de participer aux Vases Communicants, un échange d’écriture entre animateurs de blogs littéraires. Aujourd’hui, c’est avec l’ami Benoît Vincent qui codirige la revue Hors Sol que l’échange a lieu. À partir d’une proposition d’écriture, cette photo, nous avons produit un texte. Le mien est sur son blog, Ambo(i)Lati, j’accueille le sien ci-dessous.

Image

Qu’est-ce qui brille dans la nuit ? Les flaques d’eau, une paire d’yeux de
bêtes, les piquets de clôture. Ce qui brille dans la nuit, ce sont les éclats
d’une nuit plus froide, plus profonde.
Quand tu traverses la Clave pour y arriver, tu passes un col, des gorges,
un paysage confus de ronces bleutées. Tu passes un col, des gorges et te
traverses toi-même. Tu es le résultat de la nuit.
Ce que tu croises la nuit sur la route, ce qui débouche dans un virage ou
traverses incidemment dans les phares. Ce qui esquive ton regard dans
un regard plus sombre, un regard de jade ou d’ambre, et subitement
disparaît.
Ce que tu suspectes et du coup patientes, ce que tu imagines dans la
combe, ce que tu grattes dans la forêt, ce que tu éboules dans la
montagne, tu
roules, roules et ne vois rien venir parce que ce
que tu ne sais pas c’est ce que tu es devenue, tu n’es
plus là.
Tu arrives. Les angles écornés de la bâtisse te rassurent. Tu es chez toi et
le gravier (incongru dans ces sables), tu ne le vois pas et ne vois pas non
plus que tu l’as trop vu. Puis la porte, le couloir, la desserte, les carreaux,
le salon, le bazar. Le merdier. Notre petite maison.

Tu es là mais tu es restée là-bas, maintenant que — d’un doigt — tu
déclenches le nucléaire.
Prépares-toi à venir.

Si vous m’aviez ouvert le coeur…

septembre 1, 2011 § 5 Commentaires

Petit rappel : « Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de Vases Communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Ce mois-ci, Cousu Main reçoit Christopher Selac, auteur, qui anime un blog qui s’intitule De l’autre côté du livre. Réciproquement, il accueille un de mes textes aujourd’hui, ici.
Notre point de départ fut une phrase relevée dans une nouvelle de Sherman Alexie :
À cet instant, si vous m’aviez ouvert le coeur, vous auriez vu dedans les fins squelettes blanchis d’un millier de saumons.

Si vous m’aviez ouvert le coeur…

A l’époque, nous habitions dans le centre du village, près de l’église, une de ces vieilles bâtisses étriquées, toute en hauteur, au pied d’une rue étroite et pourtant principale. Au creux de cette vallée de la France dite profonde, où les Parisiens égarés s’étonnaient encore que les routes soient goudronnées ici aussi, vivait notre voisine d’en face, une mère de famille nombreuse d’âge indéfinissable, rebouteuse de son état, et dont le don s’était transmis de génération en génération, aussi loin que la mémoire du village remontât. Mais contrairement à ses ancêtres, en plus de guérir et de protéger, il était dit qu’elle pouvait lire l’avenir dans les entrailles des volailles, et nombreux étaient ceux qui venaient, gallinacé en main, frapper à la porte d’en face, en espérant l’entendre leur conter fortune.

Toutes ses prédictions, une à une, se révélaient exactes, elle ne se trompait pas, même dans ses visions les plus funestes. Aussi, sa réputation grandissant, elle fut rapidement obligée de limiter ses consultations. L’exercice était exigeant, elle fixa donc les séances au dimanche matin, pas plus de trois clients à chaque fois, et la liste d’attente s’allongea, s’allongea et s’allongea encore, au point qu’il y fallut bientôt réserver des mois à l’avance. Elle commençait toujours une fois la messe dite, et à midi, elle terminait son office. Nous, curieux, regardions par la fenêtre, derrière les rideaux, pour voir si nous connaissions celles et ceux qui, par naïveté et par crédulité, venaient dépenser leurs maigres paies dans cet art si particulier.

Bientôt, la liste fut si longue qu’il fallut faire quelque concession face au mécontentement général – la femme du maire elle-même était intervenue, déçue de devoir attendre après l’été pour connaître sa destinée. La pratique aidant, ses dons se développant, notre voisine proposa alors aux impatients de lire l’avenir dans le cœur des pommes de terre. Et très vite, le défilé des clients recommença, s’amplifia tout le dimanche matin. J’observais toujours ce manège, depuis la fenêtre, tapi derrière les rideaux, et il m’amusait énormément. Oh oui, il m’amusait.

Jusqu’au jour où les tourments de l’adolescence vinrent à s’emparer de mon esprit, et me firent tomber éperdument amoureux d’une des filles de notre voisine, émoi que je gardais secret. Mais la réciprocité de mes sentiments me taraudait au point de devenir insupportable, assez pour que je me décide à aller dans les écarts jusqu’à la première ferme, repartir avec un poulet sous le bras, et le dimanche matin frapper à la porte de notre voisine, timide et honteux, pour mieux savoir ce qui m’attendait.

Devant moi, tremblant, éberlué, elle l’ouvrit du thorax au croupion, extirpa de ses mains sanguinolentes tout ce qui voulait bien se détacher du giron de la bête, avant d’attraper un grand couteau de cuisine, et de lui fendre le palpitant en deux. Elle se pencha sur lui pour un long examen silencieux, pendant lequel vous auriez crû qu’elle se penchait sur moi. Je m’attendais à ce qu’elle me dise « Je vois … », mais elle restait plongée par l’esprit dans le muscle exsangue, me jetant parfois un furtif coup d’œil, rempli d’une foule d’interrogation.

Pétrifié, vulnérable, je l’étais, et si vous m’aviez ouvert le cœur à moi aussi, vous auriez vu les meutes de loups squelettiques qui me poursuivaient, la rivière débordante de poissons sans chair au milieu de laquelle je me débattais, prêt à mourir à la première des prophéties m’enjoignant d’abandonner tout espoir de séduire l’être aimé.

Au lieu de cela, à la fin d’une séance interminable et de marmonnements dont je ne compris rien, elle se tourna vers moi simplement pour me dire : « Tu devrais rester déjeuner à midi avec nous ». Et aussi loin que remonte ma mémoire, jamais des poulets accompagnés de frites ne me parurent aussi délicieux.

La liste des autres échanges est sur le site des Vases Communicants.

Aphrodite

juin 30, 2011 § 3 Commentaires

Petit rappel : « Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de Vases Communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »
Ce mois si, Cousu Main accueille Martine Rieffel, de Lire au jardin… ou ailleurs. Le thème que nous avons choisi nous a été inspiré par une série de dessins d’Armelle Caron dont titre est : mais pourquoi aphrodite sourit-elle? car sous ses pas, poussent les fleurs.

10 haïkus pour le passage d’une déesse

 

© Armelle Caron


 

Douceur de la brise

dans l’empreinte d’Aphrodite

frémit la campanule

 

Le pied de la déesse

caresse les myosotis

pluie de printemps

 

Rêve d’Aphrodite

à l’ombre d’un sourire

naissent les lupins

 

Sous les pas d’Aphrodite

pousse la pervenche

chatouille

 

Sentier de mousse

la primevère s’étonne

passe Aphrodite

 

—-

 

Brume du matin

l’herbe foulée

se redresse

 

Une flaque

passe la divinité

clapotis

 

Passage d’Aphrodite

la fourmi besogne

oh ! écrasée

 

Dans les empreintes d’Aphrodite

tangue la jonquille

ravissement

 

Frôlement

les digitales se cambrent

la déesse est passée

 

Sur le même thème mon texte est sur le blog lire au jardin ou ailleurs.

Cousu Main accueille Juliette Mezenc.

juin 3, 2011 § 4 Commentaires

Pour la première fois, je participe aux « vases communicants »
Ça consiste en quoi ?

Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. La liste des échanges en ce 3 juin est consultable ici.

Sur l’invitation de Juliette Mézenc, cette amie qui écrit, creuse un travail passionnant autour du brise-lames à Sète avec son écriture, en cherchant la mémoire qui habite cette construction qu’elle érige ainsi comme un monument du quotidien fait de béton mais aussi de la mémoire de tous les pêcheurs, promeneurs qui le côtoient.
Cousu Main la reçoit donc en ce premier vendredi du mois de juin.

Pour Seb.

Une main a ouvert l’urne.

Le vent s’y est engouffré,

la cendre.

Les yeux se sont ouverts,

un peu,

un peu plus, tout près de l’écarquillement,

un goéland surgi de derrière le mur avait

de justesse

évité le nuage gris,

bifurcation, ligne brisée, plan de vol modifié, l’aile dans la cendre a trempé,

le goéland in fine s’est élevé.

Il s’est ensuite dirigé dignement vers le large. On en vit plus d’un sourire en le suivant des yeux,

quelques grammes du corps réduit sur les plumes,

forcément.

Moi aussi je me suis surpris à sourire, j’ai même pensé que Primo Levi était là, tout près :

 « C’est vers le carbone, élément de la vie, que se tournait mon premier rêve littéraire, un rêve insistant, à une heure et en un lieu où ma vie ne valait pas grand-chose : 

oui, je voulais raconter 

l’histoire d’un atome de carbone. »

 

Mon texte est accueilli donc par Juliette Mezenc sur son site Motmaquis.

Où suis-je ?

Catégorie Vases communicants sur Cousu main.