Du désir de Lire.

mars 26, 2011 § 1 commentaire

Se perdre dans les pages d’un dictionnaire est un voyage au long cours, d’un mot à l’autre, un cabotage autorisé. Pas de grandes traversées, mais la découverte de territoires secrets. Se perdre sans se noyer. Le voyage peut être infini.
L’usage des dictionnaires sur internet, même s’ils sont souvent très bien comme Lexigos par exemple, privent de cette possibilité de voyage. On va directement au but, on trace droit ; l’article sur le mot recherché apparaît en un click. On a tout, la définition, les citations, l’étymologie. Que demander de plus ? Ben, le mot au-dessus, au-dessous, dans la colonne d’à côté, quelques pages plus loin, trouver ce qu’on n’a pas cherché. Le dictionnaire de papier offre ce plaisir de la navigation au gré du vent, pas l’électronique.
On entre dans un dictionnaire rarement au début, on s’immisce entre les pages, on erre à la recherche du mot désiré. On ne le lit pas de A à Z. En principe.
Je devrais dire que j’ai fait une exception. Il y en a un que j’ai lu de A à Z, ou plutôt de Achebe à Zweig , car il s’agit du Dictionnaire du désir de lire (Cent romans contemporains du monde entier XXe XXIe) écrit par Benoît Jeantet et Richard Escot. Un dictionnaire pour susciter le désir de lire, s’il en était besoin, ce qui est sûr il est fait pour susciter le désir de lire des territoires qu’on n’aurait peut-être jamais accostés. Le choix des romans qui s’y trouvent est complètement arbitraire, assumé comme tel par les auteurs, et c’est bien. Parce que d’abord 100, ce n’est pas beaucoup, on en laisse toujours de côté, même s’ils se sont donné le droit de repêcher les regrets en ajoutant à la fin du bouquin une liste bis de 100 romans supplémentaires.
Chaque article est divisé en trois parties. D’abord, on nous présente l’auteur. Il faut raconter sa vie. Pour s’éloigner de l’ennui que procure la notice biographique avec naissance/mort (si c’est déjà fait), études, métier (s’il fait autre chose qu’écrire) premiers succès, etc, les auteurs ont choisi de les regarder, ces écrivains avec l’oeil d’un ami, de celui qui voit ce qui nous plaît chez lui. Là aussi, l’objectivité n’est pas leur principe.

Un jour l’état du Montana comprit qu’il compterait bientôt en son sein bien plus d’écrivains grisés par le « nature writting » que de grizzlis.

Il s’agit du début de la présentation de l’auteur américain, Jim Harrison. Ce n’est que plusieurs lignes plus bas qu’on apprend qu’il est né en 1937. Ça n’a pas une grande importance. Par contre ce qui en a c’est que

ceux qui ne lisent pas connaissent indirectement Jim Harrison rien que par le truchement d’Hollywood, où l’auteur de l’outdoor américain a fait l’autruche d’intérieur dans les années quatre-vingts, après le succès faramineux de Légende d’automne, Faux soleil et Dalva, scénariste avec pour seules exigences toujours à portée de main des M&M’s jaunes et le volant d’une Ford Taunus marron.

Un portrait esquissé en une page environ, pour chacun des auteurs présentés.
Un autre commence ainsi :

Est-il né à Itabuna, Ilheus ou Ferradas ? Après tout qu’importe. En revanche, ce dont on est certain, c’est que jorge Amado vécut près d’une plantation de cacao.

Parce que pour Benoît Jeantet et Richard Escot, c’est ça qui est important dans l’œuvre de l’écrivain brésilien.
La subjectivité, toujours.
Après la biographie, il y a une partie, intitulée Contexte. On replace le roman choisi dans l’œuvre de son auteur, on y parle parfois du contexte historique, souvent du contexte culturel du moment de sa création.
Pour Voyage au bout de la nuit, on nous raconte que :

En avril 1932, gonflé d’orgueil Céline poste sont premier manuscrit aux éditions Gallimard avec ce mot : « C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareil. » Il a raison. Enfin presque. Sauf que c’est Denoël qui l’accepte ; sauf que le jury du Goncourt le lâche au dernier moment et lui préfère le 7 décembre, un dénommé Guy Mazeline pour un ouvrage sans grâce, Les Loups.

Enfin, la troisième partie, c’est celle du roman choisi, celle qui s’appelle Désir de lire. Même à l’intérieur de l’œuvre d’un écrivain, les choix ne sont pas toujours ceux qu’on attendrait. Bien sûr, cela la fait partie de la subjectivité encore, principe qui mène ce dictionnaire. Pas un résumé, mais une mise en ambiance, juste de quoi susciter le désir de le lire. Comment parler de L’homme sans qualité de Robert Musil qui est par excellence le roman de l’inachevé, de l’inaccessible ?

En trompe l’oeil, voici Vienne de l’intellectuelle, maman des artistes incapable de sentir le souffle de l’abîme tout proche, où se coudoient, en ondoyant au rythme de la valse, une incroyable invention et un profond désespoir. Partout « l’énergie ruisselle » au point que même les chevaux et les sportifs semblent avoir du génie, que la pensée passe désormais après les actes aussi vrai qu’ »il est simple d’avoir la force d’agir et si malaisé de trouver un sens à l’action ».

Ainsi en suivant l’alphabet, d’auteur en auteur, de roman en roman, on lit ce dictionnaire comme une passionnante aventure qui se passerait dans le monde de la littérature du XXé et début du XXIé siècle. Une aventure où seule l’œuvre est importante puisque c’est elle qui va nous marquer, entrer dans notre vie, la transformer un peu, car lire c’est ça, c’est se laisser habiter par les mots d’un autre, de cet autre qui a bâti un monde, rien qu’avec leur impalpable existence, pour en faire de la littérature.
Ce dictionnaire se lit d’abord comme un roman, puis une fois refermé, de multiples désirs de lire s’étant réveillés en nous, il va avoir enfin une existence de dictionnaire, c’est à dire sur l’étagère de la bibliothèque, où l’on viendra le déloger régulièrement, pour lire cette fois-ci un article sur Ailleurs peut-être de Amos Oz ou sur Les faux monnayeurs de Gide. Comme ça.

Dictionnaire du désir de lire
Cent romans contemporains du monde entier (XXe-XXIe)

Benoît Jeantet et Richard Escot
Préface par Olivier Barrot
Honoré Champion éditeur.

Goethe, Facebook et Bolaño

juin 29, 2010 § 2 Commentaires

J’aurais pu appeler cet article, « de coïncidences en coïncidences » aussi. Mais, je ne vais pas revenir sur ce débat sur le hasard (objectif ou pas) qui m’a occupée, parfois me tarabuste encore mais qui, par bonheur, m’entraîne vers des questionnements qui eux-mêmes se limitent au jeu, rien de plus.

Ce soir, je faisais un cours sur le suicide (et oui, c’est au programme !). Outre que j’ai l’habitude de parler surtout du suicide du sujet âgé  masculin de plus de 85 ans , du suicide au travail (France Télécom, La Poste et Foxconn…), du suicide en prison (La France la première dans l’Europe des 15, triste record…) j’ai parlé bien sûr du suicide chez les adolescents, rebondissant, avant que ce soient les étudiants qui m’en parlent, sur l’affaire de Coursan.  Je m’attendais à la rélefexion : C’est la faute à Facebook. Et ça n’a pas loupé !

Ces jeunes ont communiqué entre eux sur FB et c’est comme ça qu’ils se sont mutuellement entraînés.

Alors, je leur ai parlé de Goethe, Werther, et de l’épidémie de suicides que ce roman avait suscité à travers l’Europe. Ce fut plus lent, le temps que les traductions contaminent toutes les âmes fragiles et romantiques à travers l’Europe. Comme disait Mme de Staël : « Werther a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde.. » Pauvre garçon qui souffrit tant pour Lotte La question qu’on peut se poser, c’est si Goethe avait eu accès à Facebook, les ravages qu’il aurait faits ! Imaginons, la gueule qu’aurait eu le Sturm und drang sur Facebook, il y aurait eu sûrement un groupe créé et on aurait dit si on aimait ou pas avec le logo du petit pouce levé.
Donc, après mon petit coup de gueule amical et bienveillant vis à vis de l’étudiante qui a sorti ça (des ministres disent la même chose…), après le cours, j’ai poursuivi la lecture (qui doit être lente pour en garder tout le plaisir) des Détectives Sauvages de Roberto Bolaño.

Voici donc ce que j’y ai trouvé par hasard au milieu des 930 pages, pile poil ce soir :

Il y a une littérature pour les moments où on s’ennuie. Elle est abondante. Il y a une littérature pour les moments où on est calme. c’est la meilleur littérature, je crois. Il y a aussi une littérature pour les moments où on est triste. Il y a une littérature pour les moments où on est joyeux. Il y a une littérature pour les moments où on est désespéré. C’est celle-ci qu’Ulises Lima et Belano ont voulu faire. Grave erreur, comme on va voir dans ce qui suit. Prenons par exemple, un lecteur moyen, un type tranquille, cultivé, mûr, menant une vie plus ou moins saine. Un homme qui achète des livres et des revues de littérature. Bon, voilà. Cet homme peut lire ce qui est écrit pour les moments où on est serein, les moments où on est apaisé, mais il peut lire n’importe quel genre de littérature, d’un oeil critique, sans complicités absurdes ou lamentables, avec détachement. Voilà ce que je crois. Je ne veux vexer personne. Maintenant prenons le lecteur désespéré, celui à qui est supposée s’adresser la littérature des désespérés. Qu’est-ce que vous voyez d’abord ? D’abord : il s’agit d’un lecteur adolescent ou d’un adulte immature troublé qui a des nerfs à fleur de peau. C’est le crétin typique (vous me passerez l’expression) qui se suicidait après avoir lu Werther.

Donc peut-on conclure que les pages de Die Leiden des jungen Werther sont aussi toxiques que Facebook ?
Bolaño venait de me donner raison, du moins appuyer mes arguments. D’ailleurs, il n’y pas que dans ma salle de classe que de tels raccourcis sont prononcés : ça l’est aussi par quelques journalistes qui se délectent de faire de FB la mère de tous les maux d’une société.

PS : Ça n’a rien à voir, mais alors absolument rien à voir, mais comme l’an dernier j’ai couru la course de la traversée des Dentelles à Gigondas en 2h16. Je sais que certains voulaient avoir des nouvelles.

Sisyphe version nippone. Je préfère…

mai 18, 2010 § 4 Commentaires

Lu dans le Passage de la nuit de Haruki Murakami :

Trois frères partent pêcher ; ils essuient une tempête, ils dérivent longtemps puis échouent sur la plage d’une île déserte. Très belle, l’île, avec palmiers et tout ; plein de fruits, et, au milieu une très haute montagne ; le soir même, Dieu leur apparaît en rêve et leur dit :  » Sur la plage, un peu plus loin vous trouverez trois gros rochers tout ronds. Le lieu où vous vous arrêterez, ce sera là où vous devrez vivre. Plus vous monterez haut, plus votre vision du monde sera large. Vous êtes libres d’aller jusqu’où vous voulez… Comme Dieu le leur avait dit, les trois frères trouvent les rochers et commencent à les déplacer. Ils sont gros et lourds. Donc très difficiles à faire bouger. D’autant plus qu’il leur faut monter la côte avec. Le plus jeune abandonne le premier.  » Je suis bien ici, déclare-t-il à ses frères. Je ne suis pas loin de la plage, je peux pêcher. C’est suffisant pour vivre. Ça n’est pas si grave si je ne vois pas grand-chose du monde. » Les deux autres continuent. À mi-pente, le deuxième s’arrête. « Bon, dit-il à l’aîné, moi je suis bien ici. Il y a des fruits en abondance. C’est suffisant pour vivre. Ça n’est pas grave si je ne vois pas grand-chose du monde. » L’aîné poursuit l’ascension. Le chemin devient de plus en plus étroit, escarpé. Mais il n’abandonne pas. Il est persévérant et il veut voir la plus grande part du monde possible. Il faut imaginer Sisyphe heureux Gibert Garcin
Il continue donc à pousser son rocher, de toutes ses forces, et parvient au sommet, après plusieurs mois, presque sans avoir mangé ni bu. Là, arrivé à ce point extrême, plus haut que tout homme a pu faire, il s’arrête et observe le monde. Voilà où il allait vivre; Pas d’herbe. Pas d’oiseaux. De l’eau, oui, mais seulement sous forme de glace ou de givre. Guère que de la mousse à ronger. Mais il ne le regrette pas. Car il a pu voir le monde en entier. Et c’est ainsi qu’encore aujourd’hui, au sommet de cette île, quelque part du côté d’Hawaii, il y a un gros rocher rond. Fin de l’histoire. »
Je suis sûre que du côté de Montréal, il y a aussi un gros rocher rond…

Dédicace à Mia Wallace.

Circé au carré

mai 17, 2010 § 1 commentaire

Je fais la collection d’une collection qui s’appelle Texte au Carré des éditions Cadex.

Depuis le premier, Le perron de Dominique Fabre, en passant par Un cri de Pierre Autin-Grenier, Un alibi de rêve de François Salvaing, et aussi Billet pour le Pays Doré d’Éric Faye, Le Voyageur sans voyage de Pierre Cendors et enfin Le petit traité d’éducation lubrique de Lydie Salvayre, j’ai, méticuleusement, composé cette collection de précieux petits livres, précieux autant par leur aspect que par les textes, courts, choisis avec minutie, qu’ils contiennent. Je ne pouvais pas rater celui de Christian Garcin, Circé ou une Agonie d’insecte qui vient de sortir.
Pour faire simple, un homme est interpellé par une femme qu’il ne (re)connaît pas, mais qui dit l’avoir rencontré, lui, il y un certain nombre d’années. Elle l’invite chez elle, dans son appartement envahi de plantes de toutes sortes. L’invité s’inquiète :

Toutes les plantes n’étaient peut-être au bout du compte que d’anciens amants désobéissants.

Je regardai ce salon littéralement submergé de plantes menaçantes, ou d’anciens amants insatisfaisants et à jamais figés dans leur détresse muette…

Cette idée m’a amusée, de tous ces types plantés dans le terreau, immobiles et muets à jamais.
À jamais ? Il est vrai que je ne supporte pas les plantes d’intérieur. Quand on m’en offre, je m’applique à les faire crever en oubliant volontairement de les arroser. Si elles sont la réincarnation d’anciens amants comme l’écrit Christian Garcin, chez moi, elles jaunissent rapidement, se dessèchent et disparaissent à jamais.

Je vous conseille d’insister auprès de votre libraire pour vous procurer ce très beau texte… au carré. Insistez, car les circuits de la distribution ne sont pas toujours très coopératifs avec les raretés.
Circé ou Une agonie d’insecte,
Christian Garcin, préface de Christophe Fourvel,
illustrations de Philippe Favier, nouvelle,
collection « Texte au carré », 14×14 cm, 52 p., 2010,
ISBN : 978-2-913388-74-1
10 €

C’est tous les jours comme ça

avril 23, 2010 § 1 commentaire

J’avais eu l’occasion de proposer en avant première des nouvelles de Pierre Autin-Grenier, ici, , ou encore , des nouvelles qui devaient constituer un recueil intitulé C’est tous les jours comme ça. Voici enfin, ce recueil dans les meilleures librairies ! Il vient d’être édité par les excellentes éditions FINITUDE.Des nouvelles, il y en a pas loin de cinquante rassemblées dans ce beau petit livre. En effet, il a un format qui permet de l’emporter partout, en le glissant dans la poche de son pardessus ou dans son sac à main et de temps en temps piocher au hasard la lecture d’une des nouvelles en attendant le bus ou en s’en grillant une pendant la pause entre deux cours.

Par exemple, j’ouvre au hasard et tombe sur celle qui s’intitule Porte-à-porte; elle commence ainsi :

Le petit vendeur d’orgasme au porte-à-porte est tombé sur un bec ce matin : l’ancienne nonne du rez-de-chaussée depuis dix ans reconvertie dans la nymphomanie. En homme d’habitudes il met un point d’honneur à attaquer tôt sa journée et prend le plus souvent sa clientèle au saut du lit …


ou

Encore un de ces innombrables petits matins où, à peine un pied par terre, je me sens tout à fait comme un terrain vague sur lequel on peut trouver le pire comme le meilleur et, souvent, du vraiment surprenant. Rien d’élagué dans ma tête, les idées toujours baroques que trimballe la nuit s’y bousculent dans un inextricable fouillis, nulle limite aux sautes d’humeur les plus fantasques, aucune borne aux fantasmes les plus déroutants.

C’est une belle description de ce qui se passe dans la tête de l’auteur.
Et il y aussi celle qui commence ainsi :

Il s’était toujours flatté d’être quelqu’un de bien, qui traitait les gens équitablement. Il ne cherchait pas à s’imposer, comme le martelait à chaque coin de phrase. Quand même je ne pouvais effacer le fait qu’il avait cru bon de supprimer sa propre femme pour une divergence de vues sur l’éducation religieuse à donner ou non à leur unique rejeton ; un seul coup de fer à friser en pleine figure avait suffi. Josyane était trépassée aux urgence, le fiston dans la foulée inscrit au catéchisme.

Je vous laisse découvrir la fin qui est assez réjouissante quand on a connu dans son entourage des « quelqu’un de bien ».
Certaines nouvelles parlent d’une époque où les libertés au sein de la cité ont rétréci comme peau de chagrin. Un pouvoir autoritaire règne. (ça vous rappelle quelque chose ?)

 » Police ! Police ! ça hurle. Quelle cavalcade dans mes escaliers jusqu’au troisième ! Tout l’étage est invsti en deux temps, trois mouvements par une trentaine de brutes de la brigade antiterroriste et leur chien renifleur qui croyez-moi, ne prennent pas de gants pour secouer les portes, faire sortir tout le monde sur le palier dans le fracas des serrures forcées (certains dans le plus simple appareil) et commencer aussitôt une fouille effrénée des appartements.

Une scène d’anticipation ?

C’est tous les jours comme ça
Pierre Autin-Grenier
2010
12 x 17 cm
160 pages
15 euros
isbn 978-2-912667-76-2

L’Inconnue de la Seine (3)

mars 28, 2010 § 5 Commentaires

En 1933, Louis-Ferdinand Céline publie sa pièce, L’Église, dans une collection dont la caractéristique consistait à reproduire en frontispice le portrait de l’auteur. Céline, qui affirmait : « Je suis contre l’iconographie. Je suis mahométan. Pas de photo de moi… Je n’aime pas ça« , refuse de se prêter à cette obligation et apporte à son éditeur une photographie de Amsler et Ruthardt, Le Masque de l’Inconnue de la Seine. (Tiens, s’il avait été sur Facebook, il aurait fait comme moi, il aurait utilisé ce portrait comme avatar) Pourquoi ce masque et pourquoi cette photographie ? Nul ne sait. La date mentionnée sous la photographie, 1930, indiquait sans doute l’année du cliché mais certains l’ont lue comme la date de fabrication du masque et ont corrigé l’information par voie de presse en précisant que le masque était déjà vendu en 1900. Interrogé sur le sujet, Céline répondit que, sans cette soudaine polémique, il aurait oublié qu’il avait vu le masque dans sa petite enfance : « A ce propos, il faut ce genre d’occasion pour percevoir cette silencieuse persistance poétique chez les anonymes, qui disparaît dans le silence aussi sans laisser de traces jamais. » Et l’aventure littéraire de l’Inconnue de la Seine continue …

En 1944, Aragon publie Aurélien : Aurélien possède chez lui le masque de l’inconnue, qu’il confondra avec le visage de Bérénice, la femme dont il tombe amoureux; femme qui plus tard lui fera cadeau d’un autre masque, réalisé à partir de son propre visage… L’inconnue, même sous forme de masque prend une certaine forme de réalité dans ce couple, devient un personnage intégral de l’histoire. Aragon associe Man Ray à son projet de roman :

j’ai demandé à Man Ray, qui n’est pas qu’un photographe, de faire servir la photographie à des compositions qui toutes jouent du visage supposé de la femme qu’Aurélien aime, Bérénice… Man Ray a donné quinze interprétations de cette femme de plâtre, allant jusqu’à lui ouvrir les yeux, et pire, et mieux à la faire vieillir de 20 ans

En effet, voici que l’inconnue a les yeux ouverts :

En 1960, pour la revue Chercheurs et Curieux Pierre Lièvre avait interrogé l’arrière-grand-père de l’actuel mouleur, qui faisait remonter l’histoire à son propre grand-père lequel aurait lui-même moulé l’Inconnue à la demande d’un médecin légiste. Jean Ducourneau, pour rédiger sa note sur L’Église de Céline va à son tour rue Racine où le petit-fils rectifie les propos du grand-père. Son père lui avait toujours dit que le masque « avait été levé sur le visage d’un très joli modèle d’atelier, rappelant qu’il est techniquement impossible que ce masque ait été levé sur un cadavre.
Et voici qu’on essaie de détruire un mythe, avec des théories techniques et scientifiques. Qu’à cela ne tienne, l’Inconnue de la Seine a survécu, si je puis dire à tous ces iconoclastes.

D’abord, il y eut Rescue Annie, ce mannequin créé dans les années 60 pour les exercices de sauvetages de noyés qui ressemble étrangement à notre inconnue.
Je pense aussi au film d’Agnès Varda intitulé Le Bonheur, où une jeune femme se noie. Accident ou suicide ?

Je n’ai pu trouver que cette photo d’elle quelques instant avant le décès. Sa coiffure est identique. Certains trouveront que je vais trouver des ressemblances où il n’y en a pas mais comme ils savent que je suis inconditionnelle d’Agnès Varda, ils me pardonneront.
Enfin, parmi les noyées célèbres, il y a Laura Palmer, bien sûr du Twin Peaks de David Lynch. Connaît-il l’Inconnue de la Seine ? C’est fort possible comme il doit connaître ce tableau de Claude Monet, Camille sur son lit de mort.

Voici donc une promenade à travers les morts, les noyées qui,partie d’un simple tampon du Tampographe Sardon, nous a menés loin, du côté de Twin Peaks.
Je voudrais terminer par une phrase d’Éric Pessan:

… se souvient des marins qui préféraient ne pas savoir nager pour souffrir moins longtemps en cas de naufrage.

L’Inconnue de la Seine (2)

mars 28, 2010 § 2 Commentaires

C’est un jour Reiner Maria Rilke qui le découvrit en 1902 accroché dans la boutique que tenait le mouleur du visage de la noyée, au milieu d’autre masques celui de l’Inconnue de la Seine. Elle apparaît pour la première fois dans la littérature sous sa plume :

« le mouleur que je visite chaque jour a deux masques accrochés près de sa porte. Le visage de la jeune qui s’est noyée, que quelqu’un a copié à la morgue parce qu’il était beau, parce qu’il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s’il savait. » Les cahiers de Malte Laurids Brigge (1910),

L’aspect irrationnel et mystérieux du masque a assuré son succès commercial. Il ornait, paraît-il, un grand nombre d’intérieurs bourgeois du début du siècle. Même si certains on tenté de briser la légende : Si l’on se fie uniquement à sa coiffure en bandeaux à la mode sous le Second Empire, on pourrait le dater des années 1860 ; Selon l’affichiste George Villa qui tenait cette information de son maître Jules Lefebvre, l’empreinte fut prise sur le visage d’une jeune modèle qui mourut de tuberculose vers 1875. Ne cherchons pas à briser le mythe, l’identification de l’Inconnue à Ondine ou Ophélie, en fit le succès.
La preuve ? : il continua à inspirer les poètes et écrivains pendant des années.

Jules Supervielle écrivit un conte inspiré par ce masque : L’inconnue de la Seine repris en 1931 dans L’enfant de la haute mer. :

“Je croyais qu’on restait au fond du fleuve, mais voilà que je remonte”, pensait confusément cette noyée de dix-neuf ans qui avançait entre deux eaux. […] Enfin elle avait dépassé Paris et filait maintenant entre des rives ornées d’arbres et de pâturages, tâchant de s’immobiliser, le jour, dans quelque repli du fleuve, pour ne voyager que la nuit, quand la lune et les étoiles viennent seules se frotter aux écailles des poissons. “Si je pouvais atteindre la mer, moi qui ne crains pas maintenant la vague la plus haute.” Elle allait sans savoir que sur son visage brillait un sourire tremblant mais plus résistant qu’un sourire de vivante, toujours à la merci de n’importe quoi. Atteindre la mer, ces trois mots lui tenaient maintenant compagnie dans le fleuve. »

L’inconnue de la Seine inspira aussi Nabokov qui écrivit ce poème en 1934 :

Hâtant de cette vie le dénouement,
N’aimant rien sur terre,
Toujours je regarde le masque blanc
De ton visage sans vie.

Dans les cordes se mourant à l’infini
J’entends la voix de ta beauté.
Dans les foules blêmes des jeunes noyées
Tu es plus blême et ensorcelante que toutes.

Au moins dans les sons reste avec moi!
Ton sort fut avare en bonheur,
Alors réponds d’un posthume sourire moqueur
De tes lèvres de gypse enchantées.

Paupières immobiles et bombées,
Cils collés en épaisseur. Réponds!
A jamais, à jamais, vraiment?
Mais comme tu savais regarder!

Juvéniles épaules maigrichonnes,
La croix noire du fichu de laine,
Les réverbères, le vent, les nuages nocturnes,
Le méchant fleuve pommelé d’obscurité.

Qui était-il, je t’en supplie, raconte,
Ton séducteur mystérieux?
Du voisin le neveu frisotté –
A la dent en or, et la cravate bariolée?

Ou l’habitué des cieux étoilés,
Ami de la bouteille, des dés et du billard,
Lui aussi, maudit fêtard,
Et rêveur ruiné comme moi?

Et maintenant, de tout son corps tressaillant,
Il est assis, comme moi, sur son lit,
Dans le monde noir, déserté depuis longtemps,
Et il regarde le masque blanc.

Et ce n’est pas fini…
À suivre…

Où suis-je ?

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