Beigbeder = Bartleby ?

août 20, 2009 § 1 commentaire

Je prolonge mes vacances tant que c’est possible en me disant qu’il sera toujours temps d’affronter la fournaise et la « civilisation ».
Je suis allée faire un tour, hier au festival d’Aurillac. J’aurais pu mettre les photos que j’y ai faites, mais je n’ai toujours pas le cordon de mon appareil pour les transférer. J’ai assisté à l’inauguration très peu solennelle du Festival en présence du maire et d’un sénateur, je crois, si j’ai bien compris. Ils ont fait un excellent numéro en mettant des masques anti-grippe, pendant qu’un comédien lisait le texte officiel envoyé par la Bachelot pour se prémunir de l’horrible virus, le lieu d’un festival, de rues de surcroît , n’étant pas favorable à l’isolement qu’elle préconise. On est en plein Absurdie, thème choisi pour les 14è rencontres d’Aubrac – auxquelles j’espère pouvoir assister ce soir. La suite de l’inauguration fut très politique avec la ridiculisation de quelques acteurs déguisés en flics, prenant d’assaut la façade de l’Hôtel de Ville et d’autres, en bleu de travail, gréviste voulant tout faire sauter avec des bonbonnes de gaz, jusqu’à ce que l’explosion envoie dans la foule des centaines de nez rouges : « Rire ou périr » est le slogan de cette édition du Festival. Que dire à part ça ? Qu’il y faisait très chaud et que les choix des spectacles, je les ai faits en fonction des lieux et de l’ombre qu’ils proposaient. Très inégaux évidemment.antiques Je n’en retiendrai qu’un, il s’agit d’un peplum : Les Nouveaux Antiques d’une compagnie qui s’appelle Voyages en scène, mais ma sélection est tout à fait personnelle et représente peu de choses au milieu des centaines de spectacles proposés. Un orage a éclaté en fin d’après-midi, juste question de dire que c’en était assez pour moi.
Dans les Inrocks de cette semaine, la rentrée littéraire est lancée et on ne sait plus où donner de la tête. Allons au plus simple, à ce qui n’a pas été publié. Je m’explique. Dans un article de Nelly Kaprièlian, on parle du dernier Beigbeder, mais surtout on révèle dans l’intégralité un passage de son roman qui n’a pas été publié, qui concerne le préfet Jean-Claude Marin :

Personne ne parle de Jean-Claude Marin. Normal : c’est chiant d’être Jean-Claude Marin. Physiquement, Jean-Claude marin ressemble à Alabn Ceray (l’acteur porno) mais sa vie est moins rigolote. Jean-Claude Marin demande des compléments d’informations ou des enquêtes préliminaires, fait appel des jugements, oublie de saisir les juges d’instruction, prononce des non-lieux (affaire des frégates de Taïwan), ou classe les dossiers sans suite. Jean-Claude Marin fait preuve d’une incroyable docilité et, comme tous les gens qui s’écrasent devant les plus forts, il se rattrape sur les plus petits. Il faut savoir que Jean-Claude Marin peut détruire la vie de n’importe quel habitant de la capitale de la France. Cette page est de loin la plus dangereuse que j’aie jamais écrite de ma vie. S’il est agacé, Jean-Claude Marin peut envoyer une escouade de flics chez moi ou chez Grasset quand il veut.

Cette page « dangereuse » a été supprimée. Autocensure de l’auteur, de l’éditeur ? je voudrais faire remarquer qu’il se classe dans la catégorie des « plus petits », des humbles, des anonymes. C’est faire preuve d’une grande modestie, Monsieur Beigbeder. Même par le préfet Jean-Claude Marin, je doute que vous soyez traité comme le commun de vos compatriotes. Ceci dit, ce roman (le titre = Un roman Français ) ne vaudrait le coup que par les pages qui n’y sont pas ! D’ailleurs, rien que l’aperçu de son écriture donnée dans l’extrait ci-dessus, personnellement, ne m’encourage pas à lire le reste. Si ce Roman Français n’avait d’intérêt que par ses pages absentes ? Ainsi, pourrait-on voir en Beigbeder un Bartleby (comme les a définis Enrique Vila-Matas) qui s’ignore ? La seule différence, c’est que contrairement aux Bartleby de la littérature qui sont les auteurs de livres non-écrits, d’œuvres non-réalisées, Beigbeder les a bien écrites, ces pages, mais les a fait disparaître. C’est moins glorieux.

Publicités

Des nouvelles d’Antonio Tabucchi

juin 9, 2009 § 1 commentaire

1- D’abord donner des nouvelles d’Antonio Tabucchi :
C’est pas cool ce qu’il lui arrive. Le 7 mai dernier, il a été convoqué à une audience en justice par un proche de Berlusconi, l’ex-homme d’affaires Renato Schifani, président du Sénat Italien. Ce qu’on lui reprochait ? D’avoir soutenu un journaliste de l’Unità, Marco Travaglio, auteur d’une enquête sur Schifani (qui, évidemment, ne révélait pas que des choses jolies-jolies.). Cet « honorable » Monsieur réclame 1,3 millions d’euros de dommages et intérêts à l’écrivain (une paille!). L’homme politique n’a pas attaqué le journal qui avait publié l’enquête, et ce même journal, d’ailleurs, reste silencieux sur cette affaire. Le reste de la presse est tout aussi muette. Que dire de la presse française qui se tait aussi sur cette affaire (à part Médiapart et les Inrocks à ma connaissance) alors qu’il s’agit peut-être du plus « français » des auteurs italiens contemporains ?
Voici ce qu’en dit Nelly Kapriélian dans son édito des Inrocks de cette semaine :

Depuis que Nicolas Sarkozy est au pouvoir, l’Italie a de plus en plus l’air d’être le prototype de ce qui attend la France. Les moyens que prend Sarkozy sont tout simplement insidieux, mais qui sait si on n’en arrivera pas au même point très vite ? En souhaitant déjà affaiblir les universités, ce sont les universitaires que Sarkozy fragilise et intimide, soit le pouvoir intellectuel français. Et au fond, le scandale de l’incarcération de Julien Coupat n’a pour seule finalité que de montrer aux contestataires ce qui leur pend au nez : arrestations et incarcérations arbitraires. Ou de l’art de censurer à l’avance.

J’ajouterais aux propos de Nelly Kapriélian que la presse en France, aussi, est intimidée par la justice. C’est le cas de Médiapart pour l’affaire Pérol/ Caisses d’Épargne et pour Rue 89 pour la diffusion d’une vidéo de Sarkozy. De telles intimidations peuvent hypothéquer sérieusement leur avenir.

2-puis parler des nouvelles d’Antonio Tabucchi :
de celles réunies dans une livre intitulé « Petites équivoques sans importance »01058680031. Il en est une » Any where out of the world » qui commence ainsi :

Comment les choses se passent. Et ce qui les guide. Un rien. Parfois ça peut commencer par un rien, une phrase perdue dans ce vaste monde plein de phrases et d’objets et de visages…

La phrase en question est celle qui donne le titre à la nouvelle, celle d’un poème du Spleen de Paris de Baudelaire. Tabucchi, à sa façon, joue à Longtemps je me suis couché de bonne heure. Sauf que la phrase en question est le sujet de la nouvelle : « Any where out of the world ». Mais, lui même le dit, parfois ça peut commencer par un rien.
Mais si on se limite uniquemant à la structure du récit, une phrase, ce n’est pas rien. C’est peu et c’est beaucoup de choses et c’est comme ça qu’on se retrouve Any where out of the world
Dans cette nouvelle, la phrase n’est plus objet, mais devient sujet. Elle n’est pas au début du récit, mais c’est lui qui s’articule autour d’elle.
J’ai l’habitude de faire des emprunts dans les livres que je suis en train de lire pour commencer un récit (Des écrivains et non des moindres – je ne citerai pas de noms- m’ont avoué aussi pratiquer l’art de l’ « emprunt »). Quand on écrit c’est souvent ce « starter » qui manque pour amorcer le moteur. Alors, on le puise où l’on peut.
Que ce soit un roman, une oeuvre titanesque (À la recherche du temps perdu) ou une simple nouvelle, le début permet au lecteur d’y mettre brutalement les deux pieds, et a permis auparavant à l’auteur de se lancer aussi. Dans ce recueil de nouvelles, Antonio Tabucchi excelle dans l’art du commencement. Je vais citer quelques unes des premières phrases des nouvelles rassemblées sous le titre : Petites équivoques sans importances :

Les autres te font du bien et tu les remercies par de la rancoeur, pourquoi ?

Et puis l’odeur de toutes ces fleurs : nauséabonde.

Cette nuit, j’ai rêvé de Myriam.

Les trains qui vont de Bombay à Madras partent de Victoria Station.

Parce qu’au fond l’habitude est un rite, on croit faire quelque chose par plaisir et en réalité on ne fait qu’obéir à un devoir qu’on s’est imposé.

Ces phrases sont celles de tous les possibles. Les autres, celles qui suivent, s’articulent en un récit, une nouvelle où le monde est incertain, fait de hasards, de choix parfois, où des destins naviguent dans l’équivoque.

L’imposture Bégaudeau

avril 1, 2009 § 1 commentaire

Dans le numéro 100 du Matricule des Anges , des écrivains avaient été invités à répondre à la question : Quelle critique littéraire attendez-vous ? François Bégaudeau n’y avait pas été invité mais j’imagine qu’il aurait pu dire « Tout sauf celle qui m’est servie dans Les Inrockuptibles696. » Et pourtant, ça fait du bien… Ça m’a fait du bien. Sous le titre Vers l’imposture, Nelly Kaprièlian y descend en flèche le nouvel opus de Monsieur Bégaudeau, Vers la douceur. En voici les meilleurs passages, l’intégralité pouvant se lire en cliquant ici.

Mais le vrai problème, c’est que quand Bégaudeau se lâche, quand Bégaudeau y va donc carrément, ça donne au mieux du Houellebecq sans projet, sans vision existentielle, sans ambition ni puissance littéraire, sans libertés prises contre les autres et, pire que tout, sans humour.
Quand Bégaudeau met en scène (à coups de dialogues interminables, à croire qu’il écrit dorénavant directement pour le cinéma) un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes qui se croisent, se touchent à peine et se ratent sur fond de bières au café, de rendez-vous ternes et de stations de métro (aucun numéro de ligne de métro ne nous sera épargné – ça, inutile de vous dire que c’est pour faire “réel”), c’est laborieux, plat, mort.
(…)
Vous avez dit scolaire ? Pourtant, on aurait tort de croire que l’auteur écrit plat, médiocre, ou tout simplement terriblement mal, pour mieux restituer la platitude de ses contemporains : il n’écrit que sa propre langue, et ne restitue donc ici que sa propre médiocrité.
Un exemple au hasard : “Elle, elle en avait plus que pour le petit, le truc fusionnel tu vois, et lui ça le dégoûtait cette chatte qu’avait été écartelée, quelle connerie aussi d’assister à l’accouchement, pour le prochain on m’y reprendra pas j’te promets. Et puis c’est revenu, c’était revenu, c’était revenu dix fois plus qu’avant, maintenant elle en redemandait tout le temps, il pouvait à peine fournir, si ça se trouve un jour elle irait voir ailleurs pour se refroidir le cul (…)” Sans compter de vraies trouvailles métaphoriques : “Sortir avec un dépressif quelle marmelade d’oranges en effet” ; ou encore des réflexions d’une profondeur abyssale : “La porte a de nouveau affiché les lettres de Delpech, comme Michel, sauf que le brun frêle et chétif ne s’appelait pas Michel, ou alors ce serait la fausse bonne idée de parents fantaisistes, quoique sa quarantaine passée situait la naissance du résident avant l’avènement du chanteur de charme (…)”
(…)
Car c’est aussi cela qui commence à devenir limite chez Bégaudeau, ce côté bière-foot-cul, ce côté mec pour qui les filles ne se divisent qu’en deux camps : celles qui ont des seins et celles qui n’en ont pas, celles qui ont un gros cul et les autres… Ce côté terriblement beauf qui transparaît à travers son livre et ses interviews malgré ses efforts constants pour le camoufler derrière les poses de l’intello de gauche émancipé.
Car avec lui, livres et interviews se rejoignent comme un même exercice. Dans un entretien à Frédéric Beigbeder (GQ), il déclarait : “Est-ce que tu ne perds pas ton temps à draguer une fille pendant douze heures pour finalement avoir une vague fellation de 33 secondes ?” Ou de l’ultralibéralisme et de la rentabilité appliqués au sexe. Et pourtant, François Bégaudeau se croit toujours de gauche. Il nous a même soûlés avec un texte sur Florence Aubenas (Fin de l’histoire) pour nous dire qu’il était féministe.
(…)
Il aime la littérature mais note dans une de ses chroniques que Thomas Bernhard fait quand même beaucoup de répétitions. Il se croit écrivain, mais ne prend même plus la peine d’écrire, trop pressé de passer à la télé faire de la pub pour la PME Bégaudeau. A force d’avoir la grosse tête, il arrive qu’on se prenne les pieds dans ses propres postures et qu’on se montre tel que l’on est vraiment. Vers la douceur ? Non, vers l’imposture.
Nelly Kaprièlian

On reste sans voix après un tel article, sans voix de satisfaction. Un misogyne s’en prend plein la gueule, merci. Saine colère Nelly Kaprièlian !

Où suis-je ?

Entrées taguées Nelly Kaprièlian sur Cousu main.