Ce qui me meut.

mars 24, 2010 § 5 Commentaires

Ce court-métrage est un bijou de Cédric Klapisch. Le Jules-Étienne Marey en question a réellement existé. Il fut l’un des inventeurs de la chronophotographie à plaque fixe, contrairement à Muybridge qui lui utilisait plusieurs objectifs. Leur but était le même, à l’un et l’autre, comprendre le mouvement des êtres vivants, humains ou animaux. En ce qui concerne Muybridge, passionné de cheval, il mit en évidence que les représentations des chevaux dans la peinture étaient aberrantes  lorsque ceux-ci étaient censés être en pleine course.

Jules-Étienne Marey l’inventeur du cinématographe ? Disons que l’idée était dans l’air. Lui, médecin, contrairement aux frères Lumière, utilisait son procédé de fusil photographique, pour ses recherches, exploitait ses images uniquement pour disséquer le mouvement.
Évidemment, l’impact de l’oeuvre de Marey ne fut pas que scientifique puisque, comme on peu le constater en comparant ces deux images, Marcel Duchamp s’en inspira largement pour son nu descendant un escalier. Il disait dans un entretien avec Pierre Cabannes:

« Je me rappelle très précisément avoir été fasciné par les chronophotogrammes ou les chrononophotographies comme on les appelait dans L’Illustration, un magazine hebdomadaire lu dans chaque bonne famille française à cette époque. Le mouvement de l’escrimeur, du cheval au galop ou de l’homme qui marche ou qui saute, était composé en un millier de fines lignes successives, montrant la position abstraite du sujet à chaque dixième de seconde. »

Tout ça pour dire quoi ? Les idées sont un peu décousues, s’enchaînent de fil en aiguille, juste pour le plaisir de me balader dans des oeuvres d’artistes qui me fascinent. Après un si long silence, cette errance de Klapish en Muybridge, de Marey en Duchamp est juste pour faire vivre le blog et pour mon plaisir… (peut-être partagé ?)

Le fil de l’horizon, de fil en aiguille…

février 4, 2010 § 3 Commentaires

Les lectures souvent vous entraînent là où l’on ne soupçonnait pas aller. Pourquoi à un moment, quelque chose vous parle ? Pourquoi s’y accroche-t-on ? On tire le fil sans savoir ce que l’on trouvera au bout. C’est un peu ce qui m’est arrivé, aujourd’hui, où j’ai lu Le fil de l’horizon d’Antonio Tabucchi. C’est une sorte de polar qui tourne en balade métaphysique dans les rues d’une ville qui n’est pas nommée mais qui pourrait être Gènes. Le personnage principal s’appelle Spino, l’abréviation de Spinoza ? Voilà qu’à un moment, au chapitre 19, mes obsessions se sont réveillées. J’avais, il y a quelque temps posé la question à propos du hasard (1, 2, 3) que j’avais appelés des coïncidences. À ce propos Tabucchi écrit ceci :

Il s’est dit qu’il y avait un ordre des choses et que rien n’arrivait par hasard ; et c’est bien cela le hasard : notre impuissance à saisir les liens véritables qui unissent les choses, et il a éprouvé la vulgarité et l’orgueil avec lesquels nous établissons des liens entre les choses qui nous entourent.

Ce serait donc cela le hasard ?

Spino écrit une phrase énigmatique sur une feuille de papier. En lettres majuscules.

« IL PLEURE ? QUI ÉTAIT HÉCUBE POUR LUI ? »

Et pour vous qui était Hécube ?

Elle n’a pas eu une vie très rigolote, la pauvre fille. Hécube fut la seconde épouse de Priam, roi de Troade. Elle donna le jour à de nombreux enfants, qui, tous, devaient s’assurer une célébrité tragique dans la légende de la guerre de Troie. Certains disent qu’elle en aurait eu cinquante dont Hector, Cassandre, Pâris, Hélénos, Déïphobe, Troïlos, Polités, Cassandre, Polyxène et Créüse. Alors qu’elle était enceinte de Pâris, elle rêva qu’elle allait mettre au monde une torche. Ce présage prédisait l’incendie de Troie. Hécube abandonna son enfant; mais celui-ci, recueilli par des bergers, réussit à survivre et à rejoindre plus tard sa ville natale, où il fut accueilli avec joie par son père Priam.
Quand je disais qu’elle avait eu beaucoup de malheurs cette pauvre Hécube :

  1. Le premier de ses fils à succomber sous la main d’Achille est Trïolos, mais c’est sur Hector que l’Iliade la montre verser des larmes.
  2. Sa fille Polyxène fut sacrifiée sur le tombeau d’Achille sans doute en sa présence.
  3. Ovide dans Les Métamorphoses nous rapporte ses dernières paroles :

    «Allons ! dit-elle, puisque tu as besoin d’un sang généreux, prends-le : rien ne t’arrête ; frappe au sein ou à la gorge (et elle découvrait et sa gorge et son sein) ! Il fallait vivre esclave ; j’aime mieux mourir pour apaiser un dieu. Ah ! si seulement on avait caché mon sort à ma mère ! Ma mère ! ton image est là, je la vois ; elle trouble dans mon coeur les joies de la mort. Hélas ! tu as plus à gémir de vivre que de me voir mourir.

  4. Lors du sac de Troie son époux et son fils Politès furent tués.
  5. Hector tomba alors sous les coups d’Achille. Son cadavre fut attaché à un char par les pieds et traîné trois fois autour des murailles de Troie puis il fut abandonné aux chiens et aux oiseaux, Priam vint auprès d’Achille et le supplia de lui restituer les restes de son malheureux fils afin de lui procurer une sépulture décente. Achille refusa tout d’abord mais les dieux en furent émus et Zeus agacé, enverra Iris ordonner à Achille de rendre la dépouille d’Hector qui exigera tout de même une rançon.
  6. Hécube avala les cendres de son fils Hector afin de ne pas les laisser aux mains de ses ennemis. Lors de la prise de Troie, Hécube fut faite prisonnière et devint l’esclave d’Ulysse. Mais la série ne s’arrête pas là…

  7. Selon Euripide (dans Hécube), son fils cadet, Polydoros, avait été confié par Priam à la tutelle de Polymestor, roi de Thrace. Lorsque les Grecs, en retournant dans leur patrie, atteignirent la Chersonèse de Thrace, la vieille reine captive découvrit que son fils avait été assassiné ; pour le venger, elle arracha les yeux de Polymestor après avoir fait tuer ses deux fils devant lui.

Poursuivie par les compagnons de Polymestor, ou lapidée par les Grecs, elle fut changée en une chienne aux yeux de feu, et fut enterrée au promontoire de Cynosséma (« Tombeau de la chienne ») dans l’Hellespont. Son tombeau devint un point de repère pour les marins.

Après cette parenthèse à propos d’Hécube qui a permis de cerner un peu le malheureux personnage, continuons avec Spino, dans Le fil de l’horizon. Que fait-il ?

Il a alors pris la feuille sur laquelle il avait écrit la question sur Hécube et l’a suspendue à la corde à linge de la terrasse, puis il est retourné s’asseoir dans la même position et l’a contemplée.

Ça ne vous rappelle rien ? Moi, j’ai pensé immédiatement au Ready made Malheureux de Marcel Duchamp dont j’avais parlé dans cet article.

Cela m’amusait d’introduire l’idée de bonheur et de malheur dans les ready-mades…(M. Duchamp)

Spino fait-il un ready-made en accomplissant ce geste ? Quel est le rapport entre le traité de géométrie et cette phrase écrite sur une feuille de papier, cette phrase qui ne veut pas dire grand-chose ? Simplement, le hasard, c’est à dire, comme il est rapporté plus haut, établir des liens entre les choses qui nous entourent. J’ai fait ce lien… trouvé des coïncidences, fabriqué du hasard.

Roussel / Duchamp (2)

octobre 18, 2009 § Poster un commentaire

Donc Duchamp assiste à la représentation des Impressions d’Afrique en 1912. Il dit qu’il fut, alors, peu attentif au texte. Quand il le lut, plus tard, voici ce qu’il en dit : « Roussel se croyait philologue, philosophe et mathématicien. Mais il reste un grand poète » Duchamp ne connaissait pas, au moment de la représentation le procédé de Roussel.

L’obscurité de ces jeux de mots n’avait rien de mallarméen, rien de rimbaldesque. c’est une obscurité d’un autre ordre. C’est cela qui m’intéresse chez Roussel : ce qu’il a d’unique. C’est qu’il ne se rattache à rien d’autre.

confiera-t-il lors d’un entretien avec Alain Jouffroy de nombreuses années plus tard.verte+Duchamp reconnaît Roussel comme fondamentalement responsable de la Mariée mise à nue par ses célibataires, même.

Ce furent ses Impressions d’Afrique qui m’indiquèrent dans les grandes lignes la démarche à adopter. Je vis immédiatement que je pouvais subir l’influence de Roussel. Je pensais qu’en tant que peintre il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre.

Ce sont donc les Impressions d’Afrique qui confortent Duchamp dans son projet d’abandonner le caractère rétinien de la peinture.

70117_man_ray_duchampMarcel Duchamp, Man Ray

C’est en 1932 que Roussel se met à jouer aux échecs. Au bout de trois mois et demi, (il a) trouvé la méthode concernant le mat si difficile avec Fou et Cavalier., méthode qu’il expose dans Comment j’ai écrit certains de mes livres. C’est précisément en 1932 que Duchamp aperçoit Roussel jouant aux échecs au Café de la Régence, place du Palais Royal. il n’a pas osé se présenter. « roussel2Il avait l’air très « collet monté », faux col haut, habillé de noir, très, très avenue du Bois, quoi ! Sans exagération. Une grande simplicité, pas voyant du tout. À cette époque-là, j’avais eu un contact par la lecture, le théâtre, ça me suffisait pour penser, je n’avais pas besoin d’entrer dans son intimité. » On sait la passion que nourrissait Duchamp pour le jeu d’échecs, passion si intense qu’il abandonna un certain temps l’art pour ne se consacrer qu’à elle.
Lors d’un voyage en Italie en 1963, Marcel Duchamp et Teeny visitent Palermeit-grdhtlpalmes04 et passent une nuit au Grande Albergo delle Palme, l’hôtel mythique où décéda Raymond Roussel le 14 juillet 1933. Une sorte d’hommage/pèlerinage.

Roussel / Duchamp (1)

octobre 17, 2009 § 1 commentaire

Image-5624-38781-headhuntress1C’est en 1912 que Marcel Duchamp rencontre l’oeuvre de Raymond Roussel. En effet, il assiste à la représentation des Impressions d’Afrique qui est donnée au Théâtre Antoine entre le 11 mai et le 10 juin, en compagnie de Picabia et de Gabrielle sur l’initiative d’Apollinaire. La pièce d’après son roman éponyme avait été jouée six mois plus tôt au théâtre Fémina. Au dires de l’auteur, « ce fut plus qu’un insuccès, ce fut un tollé. On me traitait de fou, on « emboîtait » les acteurs, on jetait des sous sur la scène, des lettres de protestation étaient adressées au directeur. » Gabrielle Buffet-Picabia garde de cette soirée le « souvenir d’un fou rire continu, et du ton grave dont il annonça l’avènement d’un nouveau Père Ubu » Duchamp resta marqué par cette représentation : « C’était formidable. Il y avait sur scène un mannequin et un serpent qui bougeait un petit peu, c’était absolument la folie de l’insolite. Je ne me souviens pas beaucoup du texte On n’écoutait pas tellement. »
commencer-lire-raymond-roussel-L-1-175x130Donc il y avait un serpent ! Était-ce un crotale, un boa ou un autre ? C’est le caractère visuel de la pièce qui saisit d’abord Duchamp. Roussel n’avait pas ménagé ses effets, ni sur scène, ni dans les publicités qui annonçaient son spectacle.Une bande dessinée placardée sur les murs de Paris, présentait en effet les scènes principales :

  • Le ver de terre joueur de cithare
  • Le nain Philippo dont la tête anormalement développée égale en hauteur le restant de l’individu
  • L’unijambiste Lelgoualch jouant de la flûte sur son propre tibia
  • Djizmé volontairement électrocuté par la foudre
  • La statue en baleines de corset roulant sur des rails en mou de veau
  • L’orchestre thermomécanique à bexium
  • L’horloge à vent du Pays de Cocagne
  • Les chats qui jouent aux barres
  • Le mur de dominos évocateur de prêtres
  • Le caoutchouc caduc contre lequel repose à plat le cadavre du roi nègre Yaour IX classiquement costumé en marguerite de Faust
  • Les poitrines à échos des frères Alcott
  • Le supplice des épingles

Le bexium ? Vous ne connaissez pas ? Voici la définition donnée par Raymond Roussel :

Suivant un court passage du manuscrit, Roméo attachait au cou de Juliette réveillée de son sommeil léthargique un riche collier de rubis, destiné d’abord, dans la pensée de l’époux, à orner seulement le froid cadavre de la bien-aimée.

Ce détail fournit à Bex l’occasion d’utiliser un baume de sa façon, dont l’emploi lui avait toujours réussi au cours de ses savantes triturations.

Il s’agissait d’un anesthésiant suffisamment puissant pour rendre la peau indifférente aux brûlures ; en appliquant sur ses mains cet enduit protecteur, Bex pouvait manier à n’importe quelle température certain métal inventé par lui et baptisé le bexium. Sans la découverte antérieure du précieux ingrédient, le chimiste n’aurait pu mener à bien celle du bexium, dont la spécialité réclamait justement d’extrêmes variations thermiques.

Pour remplacer le collier de rubis introuvable à Éjur même en imitation, Bex proposait plusieurs charbons ardents attachés à un fil d’amiante qu’il se chargeait de fournir.

Quand Marcel Duchamp dit avoir vu un serpent sur scène avait-il confondu avec le ver de terre joueur de cithare ? L’énigme reste entière.

Quand un crotale attaque… (2)

octobre 3, 2009 § 3 Commentaires

Vous voulez connaître la suite de l’histoire commencée hier ? Alors je continue. Miniatura do painel de azulejos com a legenda da serpente

À l’instant même Sylvestre, enjambant le cadavre, venait se jeter en pleurant dans mes bras; je lui rendis son accolade et nous restâmes longtemps embrassés, en proie à une bien douce émotion.

– Mon pauvre Sylvestre, dis-je enfin en remettant mon revolver à sa place, il était grandement temps que je vous vienne en aide !

Il écarta le côté gauche de son veston et sortit de la poche intérieure deux longues boucles de cheveux blonds qui tombaient en spirales; à l’extrémité initiale de chacun s’entortillait régulièrement en de nombreux tours un fil de soie résistant et serré.

– Ce sont elles qui m’ont protégé ! s’écria-t-il en les portant à ses lèvres ; c’est ce talisman qui vous a conduit jusqu’ici pour me prêter main-forte !

Pendant qu’il parlait mes regards étaient attirés vers ses oreilles par deux cercles d’or qui brillaient au soleil.

– Mais enfin, repris-je, comment diable pareille aventure vous est-elle arrivée ?

Il baisa encore les deux boucles avant de les remettre où il les avait trouvées; ensuite il alla ramasser un vieil instrument de musique, une sorte de grosse trompe étrangement recourbée qui traînait par terre à quelques pas de nous.

– J’étais sorti ce matin pour aller dans la campagne me livrer à mon passe-temps favori, me dit-il ; je m’apprêtais à jouer de vieux airs du pays dans ce lieu solitaire, quand j’ai été attaqué par le monstre. nng_images.phpMais vous-même, comment êtes-vous arrivés si à point pour me sauver la vie ?

– Justement je relisais, tout en me promenant, quelques-uns de vos poèmes, répondis-je ;  vos cris m’ont fait lever les yeux et je suis venu à votre secours… À propos, où donc ai-je jeté votre livre ?

Je regardai autour de moi et j’allai prendre sur une grosse pierre, où il était tombé tout ouvert, un volume de petit format sur la couverture duquel on lisait ce titre : Larmes de Sang, par Sylvestre Pennanhoat.
– Heureusement, il n’est pas abîmé dis-je en examinant les feuillets qui avaient été les plus exposés ; vous pensez si j’y tiens c’est l’exemplaire qui contient votre dédicace !
Sylvestre avait mis son instrument en bandouilière à l’aide d’un cordon fixé en deux endroits du gros tube ; il tira sa tabatière de son gilet, y puisa une forte pincée dont il bourra son nez, et nous reprîmes ensemble le chemin de la Pointe-à-Pitre.

fin de la première partie de Nanon …

  • Cet homme, le narrateur, est aussi maniaque que moi en ce qui concerne les dédicaces sur les bouquins. Son premier réflexe après avoir abattu un crotale en lui tirant une balle dans la gueule, geste rendu nécessaire par le fait que l’animal était en train d’étouffer son ami, le poète, Sylvestre, son premier réflexe est de s’inquiéter pour son livre tombé dans la bataille car il est dédicacé. J’aurais fait pareil pour le livre (pour le crotale, c’est moins sûr, mes amis poètes sachez-le.).
  • En fait, j’aurais dû transcrire la nouvelle en entier, car  son intérêt  réside justement là, à sa fin quand on a le début. Raymond Roussel explique Comment il a  écrit certains de ses livres :

    Ce procédé, il me semble qu’il est de mon devoir de le révéler, car j’ai l’impression que des écrivains de l’avenir pourraient peut-être l’exploiter avec fruit.

    Je choisissais deux mots presque semblables (faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard et pillard. Puis, j’y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j’obtenais ainsi deux phrases presque identiques.

    Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard…
    Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard.

    On voyait quelqu’un écrire avec un blanc (cube de craie) des lettres (signes typographiques) sur des bandes (bordures) d’un billard.

    Dans le conte en question il y avait un blanc (un explorateur) qui avait publié sous forme de lettres (missives) un livre où il était parlé des bandes (hordes) d’un pillard (roi nègre)

    Alors, dans notre conte, Nanon Voyons comment il utilise son procédé. La première phrase est la suivante :

    Le repentir de la prise sur les anneaux du serpent à sonnettes s’empara de moi dès les premiers essais.

    La dernière :

    Le repentir de la prise sur les anneaux du serpent à sonnets.

    Ce qu’il y a entre les deux ? Alambiqué, tiré par les cheveux, ceux qui sont en boucles blondes que Sylvestre porte sur lui. Il est gentil Raymond Roussel de vouloir transmettre son procédé de fabrication, mais ce n’est pas vraiment convaincant. Son procédé peut faire penser à une écriture sous contrainte. Roussel était-il un Oulipien qui s’ignorait ?

  • Plutôt un surréaliste ? Voici ce que dit Ginette Adamson :

    Les surréalistes ne pouvaient manifester que de l’admiration vis à vis de Roussel qui, avant eux, avait su exploiter les mots tant sur le plan phonique que sémantique. Et le résultat d’un tel travail fut d’ouvrir une nouvelle voix à la poésie. Leiris, Desnos, Duchamp, pour ne citer que ceux-là ont tous fait usage de cette technique roussellienne.

    Duchamp a pris connaissance de l’oeuvre de Roussel quand il est allé voir avec Picabia et Appolinaire la représentation des impressions d’Afrique au théâtre Fémina en 1911. Tout de suite il s’est rendu compte que les techniques de Roussel pourraient s’adapter à sa peinture. « Roussel showed me the way dit-il dans une interview avec James Johnson Sweeney.duchampRousseldesnos

Partie d’un crotale en furie pour en arriver à Marcel Duchamp, c’est ainsi que va mon esprit.

Fin

Marcel DUCHAMP, Roberto BOLAÑO

août 25, 2008 § 2 Commentaires

Page 224 de 2666 de Roberto Bolaño, le professeur Amalfitano accroche sur une corde à linge Le testament géométrique de Rafael Dieste. Il fut

 

publié par les Éditions del Castro dans la ville de La Corogne en 1975, un livre (…) divisé en trois parties, la première une « Introduction à Euclide, Lobatchevski et Rieman « , deuxième consacrée aux « mouvements en géométrie » et la troisième intitulée « Trois démonstrations du V postulat » (…)

Un peu plus loin, on peut lire :

Sur le revers de la jaquette du livre, l’attention était attirée sur le fait que ce Testament géométrique était en réalité composé de trois livres, « avec leur propre unité, mais fonctionnellement reliés par le dessein de l’ensemble« 

2666 est composé de cinq livres avec leur propre unité, mais fonctionnellement relié par le dessein de l’ensemble. Coïncidence où message post-mortem de l’auteur pour inciter à publier  ces différentes parties en un seul volume ?
Bon, continuons avec Le testament géométrique en possession du personnage Amalfitano. Que fit-il de celui-ci ?

Ensuite il entra dans la cahute comme s’il manquait d’oxygène et tira d’un sachet en plastique marqué du logotype du supermarché où sa fille allait faire les courses de la semaine trois pinces à linge, qu’il s’obstinait à appeler de la manière chilienne des chiots, et avec lesquelles il suspendit le livre à l’une des cordes puis retourna à la maison en se sentant vraiment soulagé.

Je ne savait pas en parlant de la littérature de chiottes qu’il existait aussi une littérature de chiots dont le Testatament géométrique ferait partie. Je ferme la parenthèse sur cette étrange ressemblance phonétique. Vous voulez savoir pourquoi Amalfitano pend cet ouvrage à une corde à linge ? Voici la réponse :
Celle donnée par Bolaño :

L’idée évidemment était de Duchamp.

De son séjour à Buenos Aires, il existe ou il ne s’est conservé qu’un seul ready made. Bien que sa vie entière ne fût qu’un ready made, ce qui est une manière d’amadouer le destin et en même temps d’envoyer des signaux d’alerte. Calvin Tomkins écrit à ce propos :

« À l’occasion du mariage de sa soeur Suzanne avec son ami intime Jean Crotti, qui eut lieu à Paris le 14 avril 1919, Duchamp envoya par courrier un présent au couple. Il s’agissait d’instructions pour accrocher un manuel de géométrie à la fenêtre de son appartement et l’attacher avec une code, pour que le vent puisse « feuilleter le livre, choisir les problèmes, tourner les pages et les arracher ».« 

 Je suis donc allée vérifier la véracité de l’épisode dans la biographie de Marcel Duchamp de Bernard Marcadé. Les sources sont les mêmes, les faits sont racontés presque de la même façon.
Bolaño continue ainsi toujours en citant Calvin Tomkins :

 » Il est possible que le manque de joie manifeste de ce ready-made malheureux, comme l’appela Duchamp, en fasse un présent choquant pour de nouveaux mariés, mais Suzanne et Jean suivirent les instructions de Duchamp de bonne humeur. De fait, ils en arrivèrenet à photographer ce livre ouvert suspendu en l’air – image qui constitue l’unique témoignage de l’oeuvre qui ne réussit pas à survivre à pareille exposition aux éléments – et, plus tard, Suzanne en fit un tableau intitulé Le ready-made malheureux de Duchamp. Comme l’expliquerait Duchamp à Cabanne : « Cela m’amusait d’introduire l’idée de bonheur et de malheur dans les ready-mades, et puis il avait la pluie, le vent, les pages volant, c’était une idée amusante. »

Dans la biographie de Marcadé on apprend que

Au-delà de la psychologie, ce ready-made délégué est de part en part humorisitique. « ce n’était que de l’humour. Carrément humour, humour. Pour dénigrer un livre de principes. » La géométrie est ici en effet vraiment « dans l’espace ». La géométrie à l’épreuve de l’espace même, car comme le précise encore Duchamp : « Le traité apprit sérieusement les choses de la vie. »

Où suis-je ?

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