La règle du jeu (Renoir -1939) – 6

mai 31, 2009 § Poster un commentaire


La fête de la Colinière est l’une des nombreuses scènes de théâtre de l’œuvre de Renoir qui, de 1954 à 1960, a également mis en scène et écrit des pièces de théâtre. Avec toujours la même question essentielle: «Où est la vérité? Où commence la vie? Où donc finit le théâtre?» Pas de frontière nette entre réalité et illusion, mais, comme le dit Serge Daney, un no man’s land, «une zone d’interférence, la théâtralité, qui pose le problème du vrai et du faux». Pour Renoir comme pour Shakespeare («Le monde entier est une scène»), toute vie sociale est spectacle.

La fête de la Colinière avec les personnages «amenés à se déguiser, c’est-à-dire à ôter leurs masques» comme disait Truffaut,. Geneviève, par exemple, est costumée en bohémienne, donc en nomade, mal fixée dans cette grande bourgeoisie – signe de la précarité de sa situation de femme entretenue;
Jurieu, en dompteur d’ours maniant le fouet, trahit des pulsions qu’il cache avec soin, et peut-être des opinions autoritaires (des grands aviateurs comme Lindbergh ou Mermoz affichaient alors leurs sympathies pour l’extrême droite); Octave, metteur en scène involontaire de la tragédie finale, est mal à l’aise dans sa peau d’ours: c’est un solitaire, vu par les autres comme un rustre balourd mais gentil or lui aussi est capable de méchanceté ou d’égoïsme. Ou si l’on retourne la perspective: Octave voudrait bien donner un coup de griffe à cette société qui l’oblige pour survivre, en tant que parasite, à être aimable. Que Renoir lui-même joue le rôle n’a rien de secondaire, lui qui mettra en scène Le Testament du Dr Cordelier, avec le dédoublement entre le bon docteur et son double monstrueux.

Au cours de la chasse, la scène de la lunette, métaphore possible de la caméra, où Christine aperçoit de loin le baiser de Robert et Geneviève – en fait un baiser d’adieu qu’elle interprète faussement: elle a pris pour «une image juste»ce qui était «juste une image»(Godard). L’objectif d’une caméra n’a donc rien d’objectif puisque toute image est vécue comme représentation.

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La règle du jeu (Renoir – 1939) – 5

mai 30, 2009 § Poster un commentaire


Voici donc la célèbre scène de la chasse. On pourrait sans user de sensiblerie déplacée, dire que c’est un véritable massacre. Les rabatteurs font sortir le gibier afin que les invités du château puissent s’adonner à leur passion avec aisance. Cette partie de chasse tient plutôt du ball-trap. Cependant, les lapins et les perdrix sont bien touchées. Renoir s’attache à montrer leur course apeurée interrompue brutalement par les tirs nourris des convives de La Chesnaye. La Règle du jeu, comme l’affirme son auteur est un drame gai. Dans cette scène, au milieu de cette société insouciante, la mort fait irruption, cruellement. Ce film date de 1939, et cette scène paraît prémonitoire, prémonitoire des massacres de la guerre qui allait éclater bientôt.

Juste une remarque : Parmi les acteurs de cette scène, Octave, lui, ne chasse pas, quant à Christine, elle avoue à son mari qu’elle n’aime plus la chasse.

N’oublions pas que nous sommes dans un drame gai où l’humour a sa place – très noir l’humour :

Le général : Bah, eh ben, vous ne savez pas c’qu’est arrivé à c’pauvre Georges l’année dernière, chez les Malvoisie ?. Il a pris son fusil de telle façon des mains de son chargeur que toute la charge lui a broyé la cuisse ! (rires) Il est mort en vingt minutes ! (Octave éclate de rire)
Octave : Elle est bien bonne, hein, Christine ?

Très drôle ? Mais ce qui est sûr, c’est qu’on est bien dans un drame gai.

Cette partie de chasse me fait penser à une phrase d’Éric Chevillard, trouvée dans l’auto-fictif :

À chaque fois qu’un homme parvient à faire voler le plomb, il se trouve un faisan ou une bécassine pour ruiner sa démonstration en s’interposant bêtement.

Personnellement, je trouve ça plus drôle.

La règle du jeu (Renoir-1939) – 4

mai 29, 2009 § Poster un commentaire


Pour le rôle de Christine, Renoir avait d’abord pensé à Simone Simon, sur laquelle, après la Bête Humaine, il ne tarissait pas d’éloge. Mais le rôle revint à Nora Gregor. Cette comédienne, qui a été l’interprète de Carl Dreyer en 1924 dans Mikaeldreyer_michaelest à présent l’épouse du prince Stahremberg, aristocrate autrichien antihitlérien, qui a dû quitter son pays après l’Anschluss.
Renoir écrit :

« J’avais fait sa connaissance peu avant la Règle du jeu. Lui et sa femme étaient dans un grand état de confusion. Tout ce à quoi ils croyaient étaient en train de s’écrouler. On pourrait écrire un roman sur l’état d’esprit de ces exilés. Je me contentai de profiter de l’allure de Nora Gregor, de son côté « oiseau » sincère pour bâtir le personnage de Christine. »

Dans la séquence présentée ci-dessus, la scène dans la cuisine du château est essentielle.
Extrait :

Le chauffeur de Monsieur : Le comte de de Vaudoy n’était pas un « métèque »…
Lisette : Qu’est-ce que ça veut dire encore, ça ?
Le chauffeur de Monsieur : Simplement qu’la mère de La Chesnaye avait un père qui s’appelait Rosenthal et qui arrivait tout droit de Francfort : c’est tout !

Renoir se défendait de faire un un tableau de la société de 1939. Cependant, dans cette scène, on constate que c’est dans les cuisines que l’on parle quand même des réalités de l’époque, alors qu’à l’étage les maître et invités se contente d’être dans le jeu.
C’est dans cette scène que l’on trouve la fameuse recette de la salade de pommes de terre que les inconditionnels du film s’amusent à réaliser comme d’autres font le cake d’amour d’après la recette de Peau d’âne de Jacques Demy (En ce qui me concerne, je fais les deux bien qu’étant une piètre cuisinière, par pure cinéphilie !)

Le chef cuisinier : La Chesnay, tout « métèque » qu’il est, m’a fait appeler l’autre jour pour m’engueuler pour une salade de pommes de terre : vous savez – ou plutôt vous ne savez pas – que pour que cette salade soit mangeable, il faut verser le vin blanc sur les pommes de terre quand elles-ci sont encore bouillantes, ce que Célestin n’avait pas fait car il n’aime pas se brûler les doigts !

La règle du jeu (Renoir- 1939) – 3

mai 28, 2009 § Poster un commentaire


Le tournage commence le 22 février 1939 à Joinville où les décors figurent les sept pièces de l’hôtel parisien des La Chesnaye (dont quatre pour le seul appartement de Christine) étaient déjà prêts pour accueillir le tournage des principales séquences du prologue parisien. En Sologne, on prépare activement l’arrivée de toute l’équipe qui rejoindra, une fois ce premier travail terminé, Modot et Carette partis apprendre des gens du cru les mille façons colorées d’un garde-chasse et d’un braconnier.
Tout le mois de mars est occupé par les prises de vues en Sologne : au château de La Ferté, on tourne l’arrivée des maîtres et, grâce à de la pluie artificielle, celle de quelques invités, les scènes de jour et de nuit au bord du canal ou de la passerelle qui l’enjambe, d’autres scènes nocturnes sur la terrasse ou devant le château que l’on verra dans le dernier quart du film; à vingt kilomètres de là, aux environs du village de Brinon-sur Sauldre, sont enregistrés l’épisode de l’arrestation du braconnier et de son embauche, puis surtout toutes les scènes de chasse et d’après-chasse.

La règle du jeu (Renoir – 1939) 2

mai 28, 2009 § Poster un commentaire

Renoir avait pensé à son frère Pierre comme interprète d’Octave, mais le hasard d’un engagement du comédien a joué en faveur de la nécessité.

Le jean Renoir de 1939 est un homme en vue. Il vient de réaliser deux films (La Grande Illusion et La Bête humaine) qui ont reçu un excellent accueil. En conséquence inverse, le personnage d’Octave qu’il invente dès la première écriture du scénario lui apparaît aussitôt comme un parasite, une artiste raté, accueilli néanmoins avec chaleur dans l’hôtel particulier des La Cheyniest en raison de l’ancienne et fraternelle amitié qui le lie à Christine.

L’amitié entre un homme et une femme ? C’est une idée qui revient souvent chez Renoir. Dans la Bête humaine, Séverine dit à Jacques :  » On aurait mieux fait de rester comme au début, sans rien faire… Tu te rappelles nos belles promenades dans le dépôt, si innocentes… » D’ailleurs, Renoir (Jean) a écrit ceci sur son père Auguste :  » Renoir a connu de merveilleuses amitiés masculines mais plus encore de ces amitiés féminines si rares et si fragiles, toujours sur le bord de se transformer en un autre sentiment. »
Lisette (Paulette Dubost) dans l’extrait précédent dit :

L’amitié avec un homme ? Ah ! Autant parler de la lune en plein midi !

Donc si l’on en croit les doutes qui précèdent, la scène où Christine pousse Octave vers le lit, où elle se penche vers lui, l’embrasse, semble suffisamment ambiguë pour contredire les propos qu’il a tenu à Jurieux peu avant :

Mais parfaitement, je l’aime ! À ma façon… Il faut que tu comprennes une chose, c’est que cette fille-là c’est comme ma soeur. j’ai passé toute ma jeunesse avec elle. Son père, le vieux Stiller, c’était non seulement le plus grand chef d’orchestre du monde, mais aussi le meilleur homme qui soit. Quand j’ai voulu apprendre la musique et que je suis allé le trouver en Autriche à Salzbourg, il m’a reçu comme son fils. Et je n’ai jamais pu lui prouver ma reconnaissance. Maintenant, je peux, tu comprends ! Je peux parce qu’il est mort ; il n’est plus là pour s’occuper de sa fille, et je m’en occuperai ! Elle en a besoin parce que, après tout, elle n’est pas chez elle, elle est à l’étranger… les gens autour d’elle ne parlent pas sa langue…

La règle du jeu (Renoir-1939) 1

mai 27, 2009 § 2 Commentaires

« Ce divertissement, dont l’action se situe à la veille de la guerre de 1939, n’a pas la prétention d’être une étude de moeurs. Les personnages qu’il présente sont purement imaginaires » 

Renoir, lors de la réédition du film en copie à peu près intégrale, en 1965, rédige cet avertissement qui se trouve immédiatement après le générique. Lors du tournage du film, il avait annoncé à la presse :

« Nous allons essayer de faire un drame gai. C’est l’ambition de toute ma vie. »

« Pendant le tournage, je fus ballotté entre mon désir de faire de la comédie et celui de raconter une tragique histoire. Le résultat de mes doutes fut le film tel qu’il est. Je passais par des moments de découragement absolu, puis quand je voyais la manière dont les acteurs traduisaient ma pensée je devenais délirant d’enthousiasme. »

Invitations

mai 25, 2009 § 4 Commentaires

Voici une invitation à venir nous rencontrer invitationprefecture
et une invitation à lire ce bel article sur Vertébrales d’Ophélie Jaësan, ici

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