La traversée des Dentelles- Gigondas 2009

juin 28, 2009 § 12 Commentaires

J’ai couru aujourd’hui le trail de la traversée des Dentelles. J’ai fait le parcours en 2h19 sauf qu’à 500m de l’arrivée, je suis tombée, ai fini quand même et me retrouve avec des plaies, des bosses et des points de suture. Vous comprendrez qu’il n’y ait pas de photo pour illustrer l’article. Pas joli-joli tout ça.

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Le jeu « Longtemps je me suis couché de bonne heure »

juin 26, 2009 § 5 Commentaires

Pour les amateurs du jeu « Longtemps je me suis couché de bonne heure » (pour les nouveaux : la règle du jeu est ici.)

Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul.

J’attends vos réponses…

Retour du Pays Doré

juin 25, 2009 § 3 Commentaires

J’étais loin du blog, d’internet, sans radio depuis quelques jours, j’étais au Pays Doré.
Alors, qu’est-ce que j’ai bien pu faire de tout ce temps ? J’ai notamment lu Les Onze de Pierre Michon. couv103 Une belle lecture, comme d’autres parlent d’une belle personne…
J’ai bricolé et pour occuper mes oreilles pendant que mes mains l’étaient, j’ai écouté des émissions que j’avais podcastées l’été dernier sur France-Culture (les grandes traversées) : une semaine sur François Truffaut (oui, le bricolage m’a pris un certain temps !) Et puis, il y a eu la Saint-Jean. CIMG1686 avec le traditionnel aligot, le bal (accordéon, cabrette et batterie) CIMG1690et enfin le feu.CIMG1697 Sur le plateau, on apercevait de loin en loin des bûchers qui trouaient la nuit.
Et puis, il a fallu revenir, se reconnecter avec le monde… La radio dans la voiture m’apprit qu’il y avait eu un remaniement ministériel, qu’un ancien commentateur de la télévision spécialisé dans les événements princiers, les enterrements de têtes couronnées et les mariages royaux était devenu Ministre de la Culture. Non, pas Léon Zitrone (il est mort), ni Stéphane Bern, mais Frédéric Mitterrand, le neveu de qui vous savez.
Au fur et à mesure que je me rapprochais de chez moi, les routes étaient embolisées par des campings-cars, dont la prolifération m’inquiète car je vois là un signe absolument évident de l’expansion de la bof-attitude.
Arrivée ici, le vacarme des cigales…
Déconnectez-moi !

Pour la photo de Michon © Ophélie Jaësan.

Posture ou imposture

juin 11, 2009 § 3 Commentaires

On pourrait appeler cela le hasard tout simplement, je préférerais utiliser le mot de « rhizome » que Christian Garcin avait employé à propos de son dernier livre paru chez Verdier « La piste mongole » dans une interview au Monde quand il voulait donner une image de ce qui reliait chacun de ses romans entre eux. Ce mot, je voudrais l’utiliser pour exprimer ce qui parfois relie les livres que l’on est en train de lire au précédent ou à un autre, mais aussi ce qui les fait être en « raisonnance » avec un fait, une pensée que nous venons de rencontrer.
Je suis tombée (j’utilise le verbe tomber pour bien montrer tout le hasard qui s’insinue dans cette action) sur un petit livre bilingue (Français-espagnol), ouvrage qui rassemble un échange de lettres entre Enrique Vila-Matas et Jean Échenoz, intitulé De l’imposture en Littérature. vila-matas01Echenoz
Je n’ai pas hésité un instant et j’ai acheté ce livre (un peu maigre à mon goût). Une terrasse à l’ombre et voici que je dévore cet échange épistolaire. Ce matin, en lisant le blog de Christine Génin, j’avais découvert une texte assez truculent de François Caradec, une tête d’écrivain, où il expliquait quelle était la posture à adopter pour devenir écrivain :

Il s’avisa qu’il était chauve comme une fesse, mais qu’il pouvait se faire sans effort une tête de Francis Ponge qu’il admirait beaucoup.

Ses premiers ennuis commencèrent lorsqu’il lut Du mouvement et de l’immobilité de Douve : il poussa le mimétisme jusqu’à s’acheter par correspondance une perruque d’Yves Bonnefoy. Il fut choqué que le Mercure de France lui demandât son tour de tête, il pensait que c’était un modèle standard.
C’est à cette époque que les éditeurs se mirent à exploiter sérieusement les produits dérivés. Il compléta sa perruque par une frange (Grasset) pour ressembler à Hervé Bazin, un fume-cigarettes (Gallimard), modèle Philippe Sollers, une boîte de poil à gratter pour prendre les tics de Malraux (vendue à la boutique de la BN), un décolleté de chemise blanche de Bernard-Henri Lévy fourni par L’Express à tout nouvel abonné avant la fin du mois, un lorgnon comme Léautaud (encore le Mercure) et, à cette occasion, il commença à tenir son journal intime.

Quelques accessoires semblent suffisants pour y parvenir !
Une lecture du matin qui se retrouve dans celle de midi = premier rhizome.

Le propos de Vila-Matas et d’Échenoz est plutôt opposé puisqu’ils ont choisi de parler de l’imposture d’être écrivain. Échenoz rappelle à Vila-Matas que c’est en voyant à dix-sept ans La notte d’Antonioni où Mastroianni jouait le rôle d’un écrivain qu’il souhaita en endosser l’habit.

C’était absolument ce que nous voulions être et ce qui nous le faisait désirer encore plus à dix-sept ans, chacun dans sa salle de cinéma, toi à Barcelone et moi dans une affreuse petite ville du sud-est de la France (1) . Écrire, c’était déjà mon but, qui n’était d’ailleurs pas si accessible même s’il me semblait que c’était la seule chose à faire. Or écrivain-Mastroianni devenait un idéal de ce but jusque dans les détails que tu notes – son col de chemise idéalement repassé, sa voiture -, et surtout avec Jeanne Moreau à son bras – qui n’était certes pas un détail.

Et il est un autre rhizome qui fait lien avec ce que j’avais écrit dans le billet précédent. C’est à propos des phrases empruntées.
Échenoz rappelle à EVM leur seule et unique rencontre précédente dans le bar el aviador ; il lui avait raconté que, en allant chez son garagiste, la femme de celui-ci alors qu’il s’était assis en attendant que la facture soit prête et alors que le chien de la maison essayait de lui grimper dessus, celle-ci avait dit :

« Ces petits chiens adorent les genoux »

Vila-matas, quelques années plus tard l’a reprise à son compte dans Paris ne finit jamais, histoire d’une imposture aussi où le personnage essaie de se glisser dans la peau d’Hemingway.

… sans m’en rendre compte, j’ai oublié mon imposture, j’ai oublié de quel garage elle était sortie et je me suis progressivement approprié la phrase jusqu’à la croire mienne.

Échenoz lui répond :

Mais tu parles à ce propos d’imposture et je ne crois pas que sur cette affaire d’emprunt d’une réplique, ce soit le mot…
Comme toi sans doute je n’ai jamais cessé de prendre un peu partout toutes sortes d’éléments ( récits rapportés, propos dérobés au vol, graffiti, instantanés, extraits de films, niaiseries télévisées, citations, etc.) puis de maquiller ces choses comme on dit en français qu’on « maquille » une voiture volée, pour essayer de les asservir à cette image reconstruite – dans ce mal nécessaire qu’est un scénario.

Des rhizomes existent assurément entre les livres que l’on lit et la vie, le reste… Des hasards, si vous voulez.

1 . C’est Orange, l’affreuse petite ville. Je confirme, affreuse et petite.

Des nouvelles d’Antonio Tabucchi

juin 9, 2009 § 1 commentaire

1- D’abord donner des nouvelles d’Antonio Tabucchi :
C’est pas cool ce qu’il lui arrive. Le 7 mai dernier, il a été convoqué à une audience en justice par un proche de Berlusconi, l’ex-homme d’affaires Renato Schifani, président du Sénat Italien. Ce qu’on lui reprochait ? D’avoir soutenu un journaliste de l’Unità, Marco Travaglio, auteur d’une enquête sur Schifani (qui, évidemment, ne révélait pas que des choses jolies-jolies.). Cet « honorable » Monsieur réclame 1,3 millions d’euros de dommages et intérêts à l’écrivain (une paille!). L’homme politique n’a pas attaqué le journal qui avait publié l’enquête, et ce même journal, d’ailleurs, reste silencieux sur cette affaire. Le reste de la presse est tout aussi muette. Que dire de la presse française qui se tait aussi sur cette affaire (à part Médiapart et les Inrocks à ma connaissance) alors qu’il s’agit peut-être du plus « français » des auteurs italiens contemporains ?
Voici ce qu’en dit Nelly Kapriélian dans son édito des Inrocks de cette semaine :

Depuis que Nicolas Sarkozy est au pouvoir, l’Italie a de plus en plus l’air d’être le prototype de ce qui attend la France. Les moyens que prend Sarkozy sont tout simplement insidieux, mais qui sait si on n’en arrivera pas au même point très vite ? En souhaitant déjà affaiblir les universités, ce sont les universitaires que Sarkozy fragilise et intimide, soit le pouvoir intellectuel français. Et au fond, le scandale de l’incarcération de Julien Coupat n’a pour seule finalité que de montrer aux contestataires ce qui leur pend au nez : arrestations et incarcérations arbitraires. Ou de l’art de censurer à l’avance.

J’ajouterais aux propos de Nelly Kapriélian que la presse en France, aussi, est intimidée par la justice. C’est le cas de Médiapart pour l’affaire Pérol/ Caisses d’Épargne et pour Rue 89 pour la diffusion d’une vidéo de Sarkozy. De telles intimidations peuvent hypothéquer sérieusement leur avenir.

2-puis parler des nouvelles d’Antonio Tabucchi :
de celles réunies dans une livre intitulé « Petites équivoques sans importance »01058680031. Il en est une » Any where out of the world » qui commence ainsi :

Comment les choses se passent. Et ce qui les guide. Un rien. Parfois ça peut commencer par un rien, une phrase perdue dans ce vaste monde plein de phrases et d’objets et de visages…

La phrase en question est celle qui donne le titre à la nouvelle, celle d’un poème du Spleen de Paris de Baudelaire. Tabucchi, à sa façon, joue à Longtemps je me suis couché de bonne heure. Sauf que la phrase en question est le sujet de la nouvelle : « Any where out of the world ». Mais, lui même le dit, parfois ça peut commencer par un rien.
Mais si on se limite uniquemant à la structure du récit, une phrase, ce n’est pas rien. C’est peu et c’est beaucoup de choses et c’est comme ça qu’on se retrouve Any where out of the world
Dans cette nouvelle, la phrase n’est plus objet, mais devient sujet. Elle n’est pas au début du récit, mais c’est lui qui s’articule autour d’elle.
J’ai l’habitude de faire des emprunts dans les livres que je suis en train de lire pour commencer un récit (Des écrivains et non des moindres – je ne citerai pas de noms- m’ont avoué aussi pratiquer l’art de l’ « emprunt »). Quand on écrit c’est souvent ce « starter » qui manque pour amorcer le moteur. Alors, on le puise où l’on peut.
Que ce soit un roman, une oeuvre titanesque (À la recherche du temps perdu) ou une simple nouvelle, le début permet au lecteur d’y mettre brutalement les deux pieds, et a permis auparavant à l’auteur de se lancer aussi. Dans ce recueil de nouvelles, Antonio Tabucchi excelle dans l’art du commencement. Je vais citer quelques unes des premières phrases des nouvelles rassemblées sous le titre : Petites équivoques sans importances :

Les autres te font du bien et tu les remercies par de la rancoeur, pourquoi ?

Et puis l’odeur de toutes ces fleurs : nauséabonde.

Cette nuit, j’ai rêvé de Myriam.

Les trains qui vont de Bombay à Madras partent de Victoria Station.

Parce qu’au fond l’habitude est un rite, on croit faire quelque chose par plaisir et en réalité on ne fait qu’obéir à un devoir qu’on s’est imposé.

Ces phrases sont celles de tous les possibles. Les autres, celles qui suivent, s’articulent en un récit, une nouvelle où le monde est incertain, fait de hasards, de choix parfois, où des destins naviguent dans l’équivoque.

NE VISITEZ PAS L’EXPOSITION COLONIALE

juin 7, 2009 § Poster un commentaire

« A la veille du 1er mai 1931 et à l’avant veille de l’inauguration de l’Exposition coloniale, l’étudiant indo-chinois Tao est enlevé par la police française. Chiappe, pour l’atteindre, utilise le faux et la lettre anonyme. On apprend, au bout du temps nécessaire à parer à toute agitation, que cette arrestation, donnée pour préventive, n’est que le prélude d’un refoulement sur l’Indo-Chine [1]. Le crime de Tao ? Etre membre du parti communiste, lequel n’est aucunement un parti illégal en France, et s’être permis jadis de manifester devant l’Elysée contre l’exécution de quarante Annamites. L’opinion mondiale s’est ému en vain du sort des deux condamnés à mort Sacco et Vanzetti. Tao, livré à l’arbitraire de la justice militaire et de la justice des mandarins, nous n’avons plus aucune garantie pour sa vie. Ce joli lever de rideau était bien celui qu’il fallait en 1931, à l’exposition de Vincennes.

L’idée du brigandage colonial (le mot était brillant et à peine assez fort), cette idée, qui date du XIXème siècle, est de celles qui n’ont pas fait leur chemin. On s’est servi de l’argent qu’on avait en trop pour envoyer en Afrique, en Asie, des navires, des pelles, des pioches, grâce auxquels il y a enfin, là-bas, de quoi travailler pour un salaire et, cet argent, on le représente volontiers comme un don fait aux indigènes. Il est donc naturel, prétend-on, que le travail de ces millions de nouveaux esclaves nous ait donné les monceaux d’or qui sont en réserve dans les caves de la Banque de France. Mais que le travail forcé – ou libre – préside à cet échange monstrueux, que des hommes dont les mœurs, ce que nous essayons d’en apprendre à travers des témoignages rarement désintéressés, des hommes qu’il est permis de tenir pour moins pervertis que nous et c’est peu dire, peut-être pour éclairés comme nous ne le sommes plus sur les fins véritables de l’espèce humaine, du savoir, de l’amour et du bonheur humains, que ces hommes dont nous distingue ne serait-ce que notre qualité de Blancs, nous qui disons « hommes de couleurs », nous hommes sans couleur, aient été tenus, par la seule puissance de la métallurgie européenne, en 1914, de se faire crever la peau pour un très bas monument funéraire collectif – c’était d’ailleurs, si nous ne nous trompons pas, une idée française, cela répondait à un calcul français – voilà qui nous permet d’inaugurer, nous aussi, à notre manière, l’Exposition coloniale et de tenir tous les zélateurs de cette entreprise pour des rapaces. Les Lyautey, les Dumesnil, les Doumer, qui tiennent le haut du pavé aujourd’hui dans cette même France du Moulin-Rouge n’en sont plus à un carnaval de squelettes près. On a pu lire il y a quelques jours, dans Paris, une affiche non lacérée dans laquelle Jacques Doriot était présenté comme le responsable des massacres d’ Indo-Chine. Non
lacérée.

Le dogme de l’intégrité du territoire national invoqué pour donner à ces massacres une justification morale, est basé sur un jeu de mots insuffisant pour faire oublier qu’il n’est pas de semaine où l’on ne tue aux colonies. La présence sur l’estrade inaugurale de l’Exposition Coloniale du Président de la République, de l’Empereur d’Annam, du Cardinal Archevêque de Paris et de plusieurs gouverneurs et soudards, en face du pavillon des missionnaires, de ceux de Citroën et Renault, exprime clairement la complicité de la bourgeoisie tout entière dans la naissance du concept nouveau et particulièrement intolérable : la « Grande France ». C’est pour implanter ce concept-escroquerie que l’on a bâti les pavillons de l’Exposition de Vincennes. Il s’agit de donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu’il leur faudra pour entendre sans broncher l’écho des fusillades lointaines. Il s’agit d’annexer au fin paysage de France, déjà très relevé avant-guerre par une chanson sur la cabane-bambou, une perspective de minarets et de pagodes. A propos, on a pas oublié la belle affiche de recrutement de l’armée coloniale : une vie facile, des négresses à gros nénés, le sous- officier très élégant dans son complet de toile se promène en pousse-pousse, traîné par l’homme du pays – l’aventure, l’avancement.
Rien n’est d’ailleurs épargné pour la publicité : un souverain indigène en personne viendra battre la grosse caisse à la porte de ces palais en carton pâte. La foire est internationale, et voilà comment le fait colonial, fait européen comme disait le discours d’ouverture, devient fait acquis. N’en déplaise au scandaleux Parti Socialiste et à la jésuitique Ligue des Droits de l’Homme, il serait un peu fort que nous distinguions entre la bonne et la mauvaise façon de coloniser. Les pionniers de la défense nationale en régime capitaliste, l’immonde Boncour en tête, peuvent être fiers du Luna-Park de Vincennes. Tous ceux qui se refusent à être jamais les défenseurs des patries bourgeoises sauront opposer à leur goût des fêtes et de l’exploitation l’attitude de Lénine qui, le premier au début de ce siècle, a reconnu dans les peuples coloniaux, les alliés du prolétariat mondial.

Aux discours et aux exécutions capitales, répondez en exigeant l’évacuation immédiate des colonies et la mise en accusation des généraux et fonctionnaires responsables des massacres d’Annam, du Liban, du Maroc et de l’Afrique centrale. »

Signataires :
Breton André, Eluard Paul, Péret Benjamin, Sadoul Georges, Aragon Louis, Char René, Tanguy Yves, Unik Pierre, Thirion André, Crevel René, Alexandre Maxime, Malkine George.

1. Nous avons cru devoir refuser, pour ce manifeste, les signatures
de nos camarades étrangers

La règle du jeu (Renoir – 1939) – 10 et fin.

juin 4, 2009 § 1 commentaire


«Je m’incline devant le commerce!»: scandalisé, Renoir capitule devant ses commanditaires qui le somment de ramener son film de 113 à 100 minutes (sept scènes sont coupées!). Ils ont peur en effet de ce film «pas comme les autres»– slogan publicitaire inventé pour sa sortie.
Leurs craintes sont justifiées. Lors de la première, au Colisée à Paris, le public «chic» provoque une émeute alors que le public populaire de l’Aubert Palace s’en tient aux sifflets. De nouvelles coupes sont opérées, le film passe à 90, puis 85 minutes. «Stupéfait» par la haine qu’a provoquée son œuvre, Jean Renoir s’en prend d’abord à lui- même et supprime des séquences où il apparaît. En vain. Le propos du film a déplu: «Le public n’aime pas être démystifié», expliquera plus tard Renoir. Plus prosaïque, le critique Georges Sadoul émettra l’hypothèse selon laquelle Renoir, gênant en raison de son statut de producteur indépendant et dans sa façon de pourfendre le (beau) «monde», fut victime d’une cabale.
Dans la presse, la critique est partagée. D’un côté, il y a ceux (minoritaires) qui n’hésitent pas à classer La Règle du jeu au rayon des «monuments du cinéma parlant français»; et il y a les autres qui sombrent dans l’insulte inepte: «une mauvaise plaisanterie de fils à papa démagogue», ou la myopie: «un mémorable ratage comme La Belle Équipe de Duvivier et Le jour se lève de Carné»… Plus symptomatiques et plus graves, les attaques antisémites du duo Brasillach-Bardèche fustigeant Marcel Dalio, le formidable interprète du marquis de La Chesnaye :  » Plus juif que jamais … qui est d’une race qui ne chasse pas, qui n’a pas de château, pour qui la Sologne n’est rien».
Sorti le 7 juillet 1939, le film tient son exclusivité durant trois semaines mais est joué dans d’autres salles jusqu’à la déclaration de la guerre le 4septembre. Ce qui l’empêche de connaître une carrière en province et à l’étranger: comme une centaine d’autres films, il est jugé «démoralisant» et donc interdit. Une mise à l’index qui se poursuivra durant l’Occupation.
Après cette sortie en forme de déroute (sa société fit faillite), Jean Renoir, écœuré, songea à abandonner le cinéma. Démobilisé, il partit en fait pour l’Italie, afin de travailler sur une adaptation de La Tosca, puis pour les États-Unis. Il ne reviendra travailler en France qu’en 1955 pour réaliser French Cancan.

Alors qu’en 1942, un bombardement avait détruit le négatif de la version originale, le film, amputé, ressortit sans succès en 1945. Ensuite les ciné-clubs vont, durant une vingtaine d’années, entretenir la flamme en montrant l’œuvre dans l’une ou l’autre des copies tronquées.
En 1959, deux cinéphiles, Jean Gaborit et Jacques Durand reconstituent miraculeusement le film dans sa forme première grâce à des chutes et des copies glanées de-ci, de-là. Il leur a fallu par exemple mixer la bande-son de telle pellicule et l’image de telle autre, atténuer les différences de ton entre les tirages, etc. La Règle du jeu renaît donc, mais ne sort dans sa version restaurée qu’en 1965 où elle obtient enfin la reconnaissance.
«La Règle du jeu est certainement, avec Citizen Kane, le film qui a suscité le plus grand nombre de vocations de metteurs en scène.» Cette phrase de François Truffaut indique bien la place qu’a prise par le film dans le cœur et la tête d’une génération entière de cinéphiles, grâce notamment à André Bazin, leur père spirituel.

Où suis-je ?

Vous consultez les archives de juin, 2009 à Cousu main.