Mallarmé, Avignon et Igitur (l’enquête continue)

février 15, 2009 § 5 Commentaires

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« LE POÈTE STÉPHANE MALLARMÉ PROFESSEUR AU LYCÉE HABITA CETTE MAISON DE 1867 À 1871 »

Cette maison se situe au 8 de la rue du Portail Matheron et est dite « la maison du crime » car en 1802, une certaine Catherine Pical et sa fille aînée furent assassinées par une ancienne domestique. cimg1547 La maison qu’occupèrent Stéphane Mallarmé, sa femme et sa fille ne donne pas sur la rue mais se trouve tout au fond de la cour. Il y installe un hamac sous la treille et y écrit la première version du sonnet en -yx.

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser ses pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli formé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

C’est dans cette maison qu’il écrivit aussi Igitur.

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Mallarmé, Avignon et Igitur

février 14, 2009 § 7 Commentaires

cimg1539Stéphane Mallarmé habita de 1867 à 1871 Avignon où il fut professeur d’anglais. C’est durant cette période qu’il écrivit ce texte pour le moins étrange et énigmatique intitulé IGITUR. Il s’agit d’un conte fantastique et philosophique dont les personnages, outre le héros éponyme, s’appellent le Rêve, l’Idée, le Hasard, l’Absolu, l’Infini, l’Acte, le Néant.

Ce nom étrange d’Igitur peut être rapproché de Te igitur , première prière  quand le prête commence le canon :

c’est le Père que, profondément incliné, le prêtre supplie d’agréer le sacrifice de son Fils par la grâce de ce même Christ.

 

Quel est le rapport ? 

Je n’ai pas de réponse.

Donc Igitur est écrit durant les années où Stéphane Mallarmé habite Avignon. Mais ne sera connu que bien plus tard car ce n’est qu’en 1925 qu’il est publié par son gendre, le docteur Bonniot, qui avait hérité des feuillet enfermés dans une boîte.
Cependant, c’est ce brave Catulle Mendès, qui au retour d’un voyage qu’il avait fait avec Judith Gautier (la fille de Théophile) et Villiers de l’isle-Adam en Prusse chez leur copain Wagner, ils s’étaient arrêtés à Avignon (je ne sais pas où ils se rendaient), chez Mallarmé. Catulle se souvint de nombreuses années après de la lecture qu’il leur fit d’Igitur, à croire qu’il avait été impressionné :

C’est un assez long conte d’Allemagne, une sorte de légende rhénane, qui avait pour titre, -je pense bien ne pas me tromper-Igitur d’Elbenone. Dès les premières lignes je fus épouvanté, et Villiers tantôt me consultait d’un regard furtif, tantôt écarquillait vers le lecteur ses petits yeux gonflés d’effarement.

cimg1542 Le manuscrit d’Igitur se compose d’une cinquantaine ne feuillets de format, d’écriture et de degré très différents. (Ci contre un feuillet de format 19,3 x 29 cm.) Ces feuillets avaient été classés en plusieurs liasses thématiques, les feuillets de chaque liasse, pliés en deux, étant réunis dans le dernier feuillet lui-même plié en deux de façon à former chemise et portant le titre en travers. Pas simple tout ça !
Les titres ? : Le Minuit, Il quitte la chambre, Le Coup de dés, Plusieurs ébauches de la sortie de la chambre, Autre ébauche (de la sortie de la chambre), Vie d’Igitur.

Ce feuillet photographié ici, est l’un des nombreux présentant les plusieurs versions d’un même texte, chaque feuillet étant copieusement raturé et annoté. Je vais retranscrire le début d’une de ces versions :

IL QUITTE LA CHAMBRE ET SE PERD DANS LES ESCALIERS (AU LIEU DE DESCENDRE À CHEVAL SUR LA RAMPE)
L’ombre disparue en l’obscurité, la Nuit resta avec une douteuse perception de pendule qui va s’éteindre et expirer en lui ; mais à ce qui luit et va, expirant en soi, s’éteindre, elle se sait qui le porte encore ; donc, c’est d’elle ! que, nul doute, était le battement ouï, dont le bruit total et dénué à jamais tomba en son passé.

Pas très clair, tout ça.

AUTRE ÉBAUCHE
L’ombre redevenue obscurité, la Nuit demeura avec une perception douteuse de pendule qui va expirer en la perception de lui ; mais à ce qui luit et va probablement expirer en soi, elle se voit encore, qui le porte et c’est donc d’elle que venait le battement ouï, dont le bruit total tombe à jamais dans le passé.

Je vais arrêter là les différentes versions d’un même texte. Car on peut y passer la nuit. Le mystère d’Igitur réside non seulement dans le côté obscur du conte mais aussi dans le fait que Mallarmé n’en a jamais donné de version définitive préférant entasser, mettre de côté, peut-être oublier ces feuillets.

Une exposition à La Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon permet de cheminer dans ce mystère avec des photomontages, vidéos et objet d’une artiste plasticienne, Joëlle Molina. Elle a cherché des codes, a fait des interprétations de ce texte, propose des pistes originales pour l’aborder.

des journées tout à fait décousues

juillet 29, 2008 § 5 Commentaires

Il est difficile d’écrire sur un sujet quand les journées sont composées de morceaux de vie si hétéroclites, inclassables dans l’une des catégories de la liste se trouvant dans la colonne de gauche. Je vais quand même essayer de trouver un fil, même si tout cela paraît très décousu.
Commençons par n’importe quel bout :
Hier soir, j’accompagnai mes neveux au cinéma. Nous avions décidé d’aller voir L’incroyable Hulk, film pour lequel je ne ferai pas de commentaires dans ces lignes. Ça n’en vaut pas le coup. Nous allions tranquillement à pied au cinéma, et par chance, nous tombons sur la fin d’une foire à la brocante installée sur les allées, qui durait sur deux jours et que j’avais pourtant pris le temps d’explorer la veille. Beaucoup de brocanteurs avaient déjà remballé leur marchandise, d’autres étaient en train de le faire. Voilà que je trouve deux faux magnifiques ! Je demande au marchand qui charge son camion à quel prix elles étaient. Il m’annonce qu’il me les fait à 30 € les deux au lieu de 40, je lui dis que je n’en veux qu’une, il me la laisse à 15 € et me voici avec une faux à la main, une séance de cinéma dans un quart d’heure et les neveux qui piaffent d’impatience… L’endroit de la transaction se trouvant à mi-distance entre chez moi et le cinéma, je décidai de retourner en courant la déposer à mon domicile, la présence d’une faux n’aurait pas été bien perçue dans une salle de cinéma. Les neveux m’ont attendue à l’ombre d’un platane et nous sommes arrivés pile pour le début du film, nous n’avons rien raté !
Pourquoi une faux ? Je parlais dans le précédent article de la littérature de chiottes et précisais que personnellement je préférais, tant que c’était possible, lire dans le pré au Pays Doré. Mais, un pré, ça se fauche ! Bien sûr, il y a la débroussailleuse, mais cet engin est infernal, bruyant, polluant, alors qu’une bonne faux et un bon faucheur, fait le même travail tout aussi rapidement et efficacement, sans bruit. Dans quelques jours, je pars pour le Pays Doré avec ma faux, et aussi de la lecture : 2666 de Roberto Bolaño. 1015 pages que j’ai déjà un peu entamées. Je n’ai pas pu résister.
Un extrait pour alimenter la catégorie « Avignon dans la littérature« , un extrait maigre où il est peu fait allusion à la ville :

Ils se retrouvèrent tous les quatre au colloque de littérature européenne de l’après-guerre qui se déroulait à Avignon fin 1994. (…) Ils finissaient toujours par se retrouver tous les quatre à marcher dans les rues d’Avignon avec la même insouciante joie que dans les rues noires et bureaucratiques de Brême et que dans les rues bigarrées que le futur leur gardait en réserve. (…)
… tous les quatre en ligne et arrêtés auprès du parapet d’un fleuve historique, c’est à dire qui n’était plus sauvage, à parler de leur obsession allemande sans s’interrompre les uns les autres, exerçant et savourant l’intelligence de l’autre, avec de longs intervalles de silence que même la pluie ne pouvait troubler.

Ce fleuve est-il le Rhône, mais, à part sur les ponts qui ne sont pas à proprement parler des lieux de promenades nocturnes, et le Pont Saint Bénézet qui lui et fermé au public le soir, il n’y a pas de parapets pour contempler le fleuve.

Un peu vague cette allusion à Avignon mais, comme je l’ai dit, c’était pour alimenter le catégorie…
Je prépare la liste de mes bagages pour partir au Pays Doré :

  1. 2666
  2. une faux

à compléter…

Breton à Avignon

juillet 22, 2008 § 3 Commentaires


La série continue : après Roberto Bolaño, retrouvons les traces d’André Breton à Avignon, dans NADJA :

Ce n’est pas moi qui méditerai sur ce qu’il advient de « la forme d’une ville », même de la vraie ville distraite et abstraite de celle que j’habite par la force d’un élément qui serait à ma pensée ce que l’air passe pour être à la vie. Sans aucun regret, à cette heure je la vois devenir autre et même fuir. Elle glisse, elle brûle, elle sombre dans le frisson des herbes folles de ses barricades, dans le rêve des rideaux de ses chambres où un homme et une femme continuent indifféremment de s’aimer. Je laisse à l’état d’ébauche ce paysage mental, dont les limites me découragent en dépit de son étonnant prolongement du côté d’Avignon, où le Palais des Papes n’a pas souffert des soirs d’hiver et des pluies battantes, où un vieux pont a fini par céder sous une chanson enfantine, où une main merveilleuse et intrahissable m’a désigné une vaste plaque indicatrice bleu ciel portant ces mots : LES AUBES.

Quand Breton parle de « la forme d’une ville » il fait allusion au poème de Baudelaire, le cygne : la forme d’une ville/ change, hélas, plus vite que le coeur d’un mortel.

Quand Breton écrit Nadja, il s’est rendu une première fois à Avignon, le 20 novembre 1927, lors d’une escapade dans le midi avec Suzanne Muzard, la maîtresse qu’il a enlevé (provisoirement) à Emmanuel Berl. C’est cette étape qui lui inspire ce passage de Nadja.

Il y retourne le 20 mars 1930 avec Claire (une danseuse du Moulin-Rouge) et descend à l’hôtel Régina. Il est rejoint par Char et Éluard. C’est au cours de ce séjour qu’ils écriront l’ouvrage collectif Ralentir travaux.

Par la suite, il y retourne notamment, durant l’été 1931, avec Valentine Hugo qui prendra la photo de la vaste plaque indicatrice bleu ciel portant ces mots : LES AUBES. Je précise que ce le chemin des Aubes se trouve sur l’île de la Barthelasse. Il devait s’agir du panneau d’une guinguette qui n’existe plus de nos jours. (Baudelaire avait raison, la forme d’une ville change, hélas, plus vite que le coeur d’un mortel.)


En parcourant Avignon en ce moment, pas de trace de Breton… mais des prospectus, des affiches, des parades, pour la promotion du millier de spectacles « off » présentés, la cohue d’une foule curieuse et souvent indécise, des personnages plus ou moins sympathiques, même franchement pervers, qui profitent de l’anonymat que leur offre la multitude, des porteurs de pseudo-panama et pantalon de lin avec le programme sous le bras, des spectacles off du off qui s’improvisent dans la rue… Quelle est la forme de cette ville, en ce moment ?

Bolaño à Avignon

juillet 14, 2008 § Poster un commentaire

De retour du Pays Doré, j’ai traversé péniblement la ville d’Avignon. Je n’aime pas, même s’il m’arrive de voir quelques pièces – de moins en moins au fil des années – cette période du Festival, où la ville est envahie d’un étrange et agaçant tourisme. Hier, j’ai écouté dix minutes du Masque et la Plume sur France Inter, pour sentir à quatre cents kilomètres de distance l’énervement que j’allais rencontrer aujourd’hui. La « province » tant méprisée toute l’année, devient un bien de consommation en période estivale.

Au Pays Doré, préservé des festivals et de bien d’autres nuisances, j’ai lu Nocturnes du Chili de Roberto Bolaño (Dans mon pré, sur une chaise longue, c’est bien mieux et plus confortable qu’un gradin de la Cour d’Honneur !).
J’ai relevé l’extrait suivant :

Ensuite je quittai Strasbourg et m’en allai en Avignon à l’Église Notre-Dame-Du-Midi, où le curé était le père Fabrice dont le faucon s’appelait Ta gueule, et s’était fait connaître dans tout le voisinage par sa voracité et sa férocité, et je passai avec le père Fabrice des après-midi inoubliables, pendant que Ta Gueule volait et défaisait non seulement les vols des pigeons mais aussi d’étourneaux qui en ces lointains et heureux temps abondaient en terres provençales, les terres que parcourut Sordel, Sordello, quel Sordello ? et Ta Gueule s’envolait et se perdait dans les nuages bas, les nuages qui descendaient des collines souillées et en même temps pures d’Avignon, et pendant que le Père Fabrice et moi parlions, Ta Gueule resurgissait comme un éclair ou comme l’abstraction mentale d’un éclair pour fondre sur les énormes nuées d’étourneaux qui apparaissaient à l’est pareilles à des essaims de mouches, noircissant le ciel de leur vol erratique, et au bout de quelques minutes les tournoiements des étourneaux s’ensanglantaient, se dispersaient et s’ensanglantaient, et alors les après-midi dans les environs d’Avignon se teignaient de rouge vif comme le crépuscule, qu’on voit par le hublot des avions, ou le rouge de l’aube, quand on se réveille doucement avec le bruit sifflant des moteurs sifflant aux oreilles et que l’on tire le petit rideau du hublot de l’avion et qu’à l’horizon on distingue une ligne rouge comme une veine, l’artère fémorale de la planète, l’aorte de la planète qui peu à peu se gonfle, c’est elle cette veine de sang que je vis dans le ciel d’Avignon, le vol ensanglanté des étourneaux, les mouvements pareils à une palette de peintre expressionniste abstrait de Ta gueule, ah la paix, l’harmonie de la nature nulle part aussi évidente ni explicite qu’en Avignon, puis le père Fabrice sifflait et nous attendions un moment d’une durée indéfinissable, un laps de temps que les seuls battements de nos cœurs mesuraient, jusqu’à ce qu’enfin notre faucon frissonnant se pose sur son bras. Ensuite je pris le train et quittai Avignon empli de tristesse…

L’une des grandes forces de Bolaño, c’est de nous faire croire à la véracité des faits qu’il relate. Je ne connaissais pas l’église Notre-Dame-du-midi, mais croyais en son existence après avoir lu ce passage. D’Église Notre-Dame-Du-Midi, il n’y en a pas, mais il n’est pas interdit de chercher volant dans le ciel d’Avignon, un faucon, descendant de Ta gueule.

Il s’agirait peut-être de Notre Dame des Doms, légèrement transposée à la sauce Bolaño. 
À propos de Notre Dame des Doms, je voudrais conseiller d’aller faire un tour derrière l’église, plus particulièrement au Théâtre des Doms, dont la programmation durant le Festival est uniquement belge, et d’en profiter pour s’arrêter dans la cour où l’on peut déguster d’excellentes bières et se restaurer de canards de Nadine Lannefranque et être servi par ma fille, Pauline. Sourire garanti. (Un endroit où l’on est pas escroqué comme il est de coutume en période de festival.)

Où suis-je ?

Catégorie Avignon dans la littérature sur Cousu main.