Roussel / Duchamp (2)

octobre 18, 2009 § Poster un commentaire

Donc Duchamp assiste à la représentation des Impressions d’Afrique en 1912. Il dit qu’il fut, alors, peu attentif au texte. Quand il le lut, plus tard, voici ce qu’il en dit : « Roussel se croyait philologue, philosophe et mathématicien. Mais il reste un grand poète » Duchamp ne connaissait pas, au moment de la représentation le procédé de Roussel.

L’obscurité de ces jeux de mots n’avait rien de mallarméen, rien de rimbaldesque. c’est une obscurité d’un autre ordre. C’est cela qui m’intéresse chez Roussel : ce qu’il a d’unique. C’est qu’il ne se rattache à rien d’autre.

confiera-t-il lors d’un entretien avec Alain Jouffroy de nombreuses années plus tard.verte+Duchamp reconnaît Roussel comme fondamentalement responsable de la Mariée mise à nue par ses célibataires, même.

Ce furent ses Impressions d’Afrique qui m’indiquèrent dans les grandes lignes la démarche à adopter. Je vis immédiatement que je pouvais subir l’influence de Roussel. Je pensais qu’en tant que peintre il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre.

Ce sont donc les Impressions d’Afrique qui confortent Duchamp dans son projet d’abandonner le caractère rétinien de la peinture.

70117_man_ray_duchampMarcel Duchamp, Man Ray

C’est en 1932 que Roussel se met à jouer aux échecs. Au bout de trois mois et demi, (il a) trouvé la méthode concernant le mat si difficile avec Fou et Cavalier., méthode qu’il expose dans Comment j’ai écrit certains de mes livres. C’est précisément en 1932 que Duchamp aperçoit Roussel jouant aux échecs au Café de la Régence, place du Palais Royal. il n’a pas osé se présenter. « roussel2Il avait l’air très « collet monté », faux col haut, habillé de noir, très, très avenue du Bois, quoi ! Sans exagération. Une grande simplicité, pas voyant du tout. À cette époque-là, j’avais eu un contact par la lecture, le théâtre, ça me suffisait pour penser, je n’avais pas besoin d’entrer dans son intimité. » On sait la passion que nourrissait Duchamp pour le jeu d’échecs, passion si intense qu’il abandonna un certain temps l’art pour ne se consacrer qu’à elle.
Lors d’un voyage en Italie en 1963, Marcel Duchamp et Teeny visitent Palermeit-grdhtlpalmes04 et passent une nuit au Grande Albergo delle Palme, l’hôtel mythique où décéda Raymond Roussel le 14 juillet 1933. Une sorte d’hommage/pèlerinage.

Roussel / Duchamp (1)

octobre 17, 2009 § 1 commentaire

Image-5624-38781-headhuntress1C’est en 1912 que Marcel Duchamp rencontre l’oeuvre de Raymond Roussel. En effet, il assiste à la représentation des Impressions d’Afrique qui est donnée au Théâtre Antoine entre le 11 mai et le 10 juin, en compagnie de Picabia et de Gabrielle sur l’initiative d’Apollinaire. La pièce d’après son roman éponyme avait été jouée six mois plus tôt au théâtre Fémina. Au dires de l’auteur, « ce fut plus qu’un insuccès, ce fut un tollé. On me traitait de fou, on « emboîtait » les acteurs, on jetait des sous sur la scène, des lettres de protestation étaient adressées au directeur. » Gabrielle Buffet-Picabia garde de cette soirée le « souvenir d’un fou rire continu, et du ton grave dont il annonça l’avènement d’un nouveau Père Ubu » Duchamp resta marqué par cette représentation : « C’était formidable. Il y avait sur scène un mannequin et un serpent qui bougeait un petit peu, c’était absolument la folie de l’insolite. Je ne me souviens pas beaucoup du texte On n’écoutait pas tellement. »
commencer-lire-raymond-roussel-L-1-175x130Donc il y avait un serpent ! Était-ce un crotale, un boa ou un autre ? C’est le caractère visuel de la pièce qui saisit d’abord Duchamp. Roussel n’avait pas ménagé ses effets, ni sur scène, ni dans les publicités qui annonçaient son spectacle.Une bande dessinée placardée sur les murs de Paris, présentait en effet les scènes principales :

  • Le ver de terre joueur de cithare
  • Le nain Philippo dont la tête anormalement développée égale en hauteur le restant de l’individu
  • L’unijambiste Lelgoualch jouant de la flûte sur son propre tibia
  • Djizmé volontairement électrocuté par la foudre
  • La statue en baleines de corset roulant sur des rails en mou de veau
  • L’orchestre thermomécanique à bexium
  • L’horloge à vent du Pays de Cocagne
  • Les chats qui jouent aux barres
  • Le mur de dominos évocateur de prêtres
  • Le caoutchouc caduc contre lequel repose à plat le cadavre du roi nègre Yaour IX classiquement costumé en marguerite de Faust
  • Les poitrines à échos des frères Alcott
  • Le supplice des épingles

Le bexium ? Vous ne connaissez pas ? Voici la définition donnée par Raymond Roussel :

Suivant un court passage du manuscrit, Roméo attachait au cou de Juliette réveillée de son sommeil léthargique un riche collier de rubis, destiné d’abord, dans la pensée de l’époux, à orner seulement le froid cadavre de la bien-aimée.

Ce détail fournit à Bex l’occasion d’utiliser un baume de sa façon, dont l’emploi lui avait toujours réussi au cours de ses savantes triturations.

Il s’agissait d’un anesthésiant suffisamment puissant pour rendre la peau indifférente aux brûlures ; en appliquant sur ses mains cet enduit protecteur, Bex pouvait manier à n’importe quelle température certain métal inventé par lui et baptisé le bexium. Sans la découverte antérieure du précieux ingrédient, le chimiste n’aurait pu mener à bien celle du bexium, dont la spécialité réclamait justement d’extrêmes variations thermiques.

Pour remplacer le collier de rubis introuvable à Éjur même en imitation, Bex proposait plusieurs charbons ardents attachés à un fil d’amiante qu’il se chargeait de fournir.

Quand Marcel Duchamp dit avoir vu un serpent sur scène avait-il confondu avec le ver de terre joueur de cithare ? L’énigme reste entière.

Encore une histoire de Raymond Roussel ?

octobre 13, 2009 § Poster un commentaire

Je range ma bibliothèque, retrouve des livres oubliés et notamment la revue L’Arc consacrée à Raymond Roussel (1990).834588445_L Dans un article écrit par Harry Mathews et Georges Perec, on apprend que sur cinq feuillets, ces feuillets étant insérés dans un ouvrage intitulé Tragoedia Ducis Partibonis (la Tragédie du Doge Partibonis) d’Andrea Quarli, Roussel avait écrit l’ébauche d’une pièce de théâtre dont voici le résumé :

La scène se passe à Venise à la fin du 19è siècle. Accusé d’avoir violé sa fiancée, un jeune noble est sauvé in extremis par deux enfants, le frère et la soeur de la jeune fille qui jouaient à saute-mouton à l’étage au-dessus. Car leurs sauts provoquèrent des trépidations qui libérèrent les cris que la jeune fille a poussés au moment de l’agression et qui, captés par les canalisations d’eau, se sont emmagasinées sous forme de bulles dans la pomme de la douche.

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Cette « révélation liquide » : « Gob !…Laisse ! » accuse Gobbo, le batelier de la famille, qui avoue. La jeune fille ressuscite et le mariage est rapidement célébré.

Comme pour l’histoire du serpent à sonnette tout ça vous paraît un peu tiré par les cheveux? Mais c’est de la faute au procédé dont j’avais déjà parlé, cette histoire de métagramme.
Pour Fleisch, dans sa thèse sur les dramaturges français, suggère que le développement du thème est engendré par par la transformation de « La vérité sort de la bouche des enfants » en « La vérité sort de la douche des enfants« . La permutation du b en d est fréquente chez Roussel : Le crachat de la bonne à favoris pointus/ le crachat de la donne à favoris pointus, Dardanelles/Barde à Nesle, la place du bandit sur les tours du fort/ La place du dandy sur les tours du fort
Mais Perec et Mathews ont une autre hypothèse quant à l’évolution du récit :

le viol = l’outrage

une révélation (liquide) = est dit

au moyen d ‘une douche = de douche

d’une façon intermittente

ou/et

grâce aux sauts des enfants = par petits bonds

La tragédie du Doge Partibon = L’outrage est dit de douche par petits bondssaute-mouton-copie-1024x768.1224941523

Pas mal, les histoires de Raymond Roussel, n’est-ce pas ?

Quand un crotale attaque… (3)

octobre 4, 2009 § 4 Commentaires

Je n’ai pas fini avec cette histoire de crotale -d’ailleurs est-ce bien un crotale ?- car en continuant la lecture de Comment j’ai écrit certains de mes livres, on découvre une partie où sont regroupés dix-sept textes sous le titre : Textes de grande jeunesse ou textes-génèse. Et on en trouve un sous le titre de « Les anneaux du Gros Serpent à Sonnettes« . Ça nous rappelle quelque chose ! Comparons.arton145

Les anneaux du gros serpent à sonnettes se resserraient convulsivement sur la victime au moment où je levais les yeux. Jetant loin de moi le livre qui me captivait, je ne fis qu’un bond jusqu’à l’endroit fatal, et, tirant un couteau passé à ma ceinture, je frappai le monstre au beau milieu de la tête.

Dans cette version, Raymond Roussel utilise un couteau plutôt qu’un revolver. C’est beaucoup plus sportif. Ceci dit, ça n’a pas l’air de lui poser un gros problème puisqu’il n’y a pas de lutte, le premier coup est le bon.

Pas une goutte de sang ne jaillit ; le boa tué net tomba de lui-même en se déroulant à demi.

Vous avez remarqué : le crotale devient un boa. Cependant, Raymond Roussel aurait dû se renseigner car le boa n’a pas de sonnettes. Les sonnettes sont indispensables au récit puisque grâce au jeu des métagrammes, elles doivent devenir des sonnets.CIMG1057

Un homme parut alors, enjamba le corps du reptile et vint se mettre à genoux pour me serrer les mains avec émotion.
Et qui reconnus-je à ce moment dans celui que je venais de sauver ?
Mon gros Fermoir lui-même, mon ami, mon brave Breton à boucle d’oreilles, mon poète, mon cher musicien surtout, qui si souvent m’avait ému par les sons de sa vieille trompe d’église si profondément mélancolique.
L’histoire de Fermoir était touchante. Né dans un petit port du Finistère, il avait d’abord été enfant de choeur, puis sonneur, dans la vieille église qu’il aimait tant. Et chaque dimanche il charmait les fidèles en jouant de lentes mélodies du pays sur sa trompe si étrangement biscornue.

Sylvestre est devenu Fermoir. Les noms des personnages chez Roussel sont souvent des noms désignant des objets : Débarras, Soupe, Crin, Volcan, Broderie….

La muse le visitait souvent et son dieu était Arvers.

Arvers ? Il s’agit d’ Alexis-Félix Arvers, poète et dramaturge français né à Paris le 23 juillet 1806 et décédé dans la même ville le 7 novembre 1850, devant toute sa réputation à son Sonnet, l’une des pièces poétiques les plus populaires de son siècle. Un sonnet ? Nous y sommes. Le voici, le sonnet d’Arvers :

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas ;
À l’austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

9-Felix_Arvers Ce sonnet de quatorze vers était au XIX siècle sur toutes les lèvres. Le mystère de la femme en question y est peut-être pour quelque chose. Diverses hypothèses sur son identité circulaient : Marie Nodier (c’est sur son cahier qu’il écrivit ce sonnet), Madame Victor Hugo (les pénultien et anté-pénultien vers se terminent par « fidèle » et « elle » ce qui rimerait avec Adèle).

Revenons à notre Fermoir :

Il avait plusieurs cahiers remplis de courtes poésies de quatorze vers chacune et l’on y trouvait de charmantes choses sur la mer, les falaises, la foi et l’amour.

On comprend qu’Arvers fût son dieu !
Alors, cette histoire se termine toujours avec le même procédé expliqué dans un article précédent.

Les anneaux du gros serpent à sonnet.

Entre le début et la fin, c’est toujours autant tiré par les cheveux, je vous assure.

Quand un crotale attaque… (2)

octobre 3, 2009 § 3 Commentaires

Vous voulez connaître la suite de l’histoire commencée hier ? Alors je continue. Miniatura do painel de azulejos com a legenda da serpente

À l’instant même Sylvestre, enjambant le cadavre, venait se jeter en pleurant dans mes bras; je lui rendis son accolade et nous restâmes longtemps embrassés, en proie à une bien douce émotion.

– Mon pauvre Sylvestre, dis-je enfin en remettant mon revolver à sa place, il était grandement temps que je vous vienne en aide !

Il écarta le côté gauche de son veston et sortit de la poche intérieure deux longues boucles de cheveux blonds qui tombaient en spirales; à l’extrémité initiale de chacun s’entortillait régulièrement en de nombreux tours un fil de soie résistant et serré.

– Ce sont elles qui m’ont protégé ! s’écria-t-il en les portant à ses lèvres ; c’est ce talisman qui vous a conduit jusqu’ici pour me prêter main-forte !

Pendant qu’il parlait mes regards étaient attirés vers ses oreilles par deux cercles d’or qui brillaient au soleil.

– Mais enfin, repris-je, comment diable pareille aventure vous est-elle arrivée ?

Il baisa encore les deux boucles avant de les remettre où il les avait trouvées; ensuite il alla ramasser un vieil instrument de musique, une sorte de grosse trompe étrangement recourbée qui traînait par terre à quelques pas de nous.

– J’étais sorti ce matin pour aller dans la campagne me livrer à mon passe-temps favori, me dit-il ; je m’apprêtais à jouer de vieux airs du pays dans ce lieu solitaire, quand j’ai été attaqué par le monstre. nng_images.phpMais vous-même, comment êtes-vous arrivés si à point pour me sauver la vie ?

– Justement je relisais, tout en me promenant, quelques-uns de vos poèmes, répondis-je ;  vos cris m’ont fait lever les yeux et je suis venu à votre secours… À propos, où donc ai-je jeté votre livre ?

Je regardai autour de moi et j’allai prendre sur une grosse pierre, où il était tombé tout ouvert, un volume de petit format sur la couverture duquel on lisait ce titre : Larmes de Sang, par Sylvestre Pennanhoat.
– Heureusement, il n’est pas abîmé dis-je en examinant les feuillets qui avaient été les plus exposés ; vous pensez si j’y tiens c’est l’exemplaire qui contient votre dédicace !
Sylvestre avait mis son instrument en bandouilière à l’aide d’un cordon fixé en deux endroits du gros tube ; il tira sa tabatière de son gilet, y puisa une forte pincée dont il bourra son nez, et nous reprîmes ensemble le chemin de la Pointe-à-Pitre.

fin de la première partie de Nanon …

  • Cet homme, le narrateur, est aussi maniaque que moi en ce qui concerne les dédicaces sur les bouquins. Son premier réflexe après avoir abattu un crotale en lui tirant une balle dans la gueule, geste rendu nécessaire par le fait que l’animal était en train d’étouffer son ami, le poète, Sylvestre, son premier réflexe est de s’inquiéter pour son livre tombé dans la bataille car il est dédicacé. J’aurais fait pareil pour le livre (pour le crotale, c’est moins sûr, mes amis poètes sachez-le.).
  • En fait, j’aurais dû transcrire la nouvelle en entier, car  son intérêt  réside justement là, à sa fin quand on a le début. Raymond Roussel explique Comment il a  écrit certains de ses livres :

    Ce procédé, il me semble qu’il est de mon devoir de le révéler, car j’ai l’impression que des écrivains de l’avenir pourraient peut-être l’exploiter avec fruit.

    Je choisissais deux mots presque semblables (faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard et pillard. Puis, j’y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j’obtenais ainsi deux phrases presque identiques.

    Les lettres du blanc sur les bandes du vieux billard…
    Les lettres du blanc sur les bandes du vieux pillard.

    On voyait quelqu’un écrire avec un blanc (cube de craie) des lettres (signes typographiques) sur des bandes (bordures) d’un billard.

    Dans le conte en question il y avait un blanc (un explorateur) qui avait publié sous forme de lettres (missives) un livre où il était parlé des bandes (hordes) d’un pillard (roi nègre)

    Alors, dans notre conte, Nanon Voyons comment il utilise son procédé. La première phrase est la suivante :

    Le repentir de la prise sur les anneaux du serpent à sonnettes s’empara de moi dès les premiers essais.

    La dernière :

    Le repentir de la prise sur les anneaux du serpent à sonnets.

    Ce qu’il y a entre les deux ? Alambiqué, tiré par les cheveux, ceux qui sont en boucles blondes que Sylvestre porte sur lui. Il est gentil Raymond Roussel de vouloir transmettre son procédé de fabrication, mais ce n’est pas vraiment convaincant. Son procédé peut faire penser à une écriture sous contrainte. Roussel était-il un Oulipien qui s’ignorait ?

  • Plutôt un surréaliste ? Voici ce que dit Ginette Adamson :

    Les surréalistes ne pouvaient manifester que de l’admiration vis à vis de Roussel qui, avant eux, avait su exploiter les mots tant sur le plan phonique que sémantique. Et le résultat d’un tel travail fut d’ouvrir une nouvelle voix à la poésie. Leiris, Desnos, Duchamp, pour ne citer que ceux-là ont tous fait usage de cette technique roussellienne.

    Duchamp a pris connaissance de l’oeuvre de Roussel quand il est allé voir avec Picabia et Appolinaire la représentation des impressions d’Afrique au théâtre Fémina en 1911. Tout de suite il s’est rendu compte que les techniques de Roussel pourraient s’adapter à sa peinture. « Roussel showed me the way dit-il dans une interview avec James Johnson Sweeney.duchampRousseldesnos

Partie d’un crotale en furie pour en arriver à Marcel Duchamp, c’est ainsi que va mon esprit.

Fin

Quand un crotale attaque… (1)

octobre 2, 2009 § 6 Commentaires

raymond_roussel

Ce livre est un roman, il doit se commencer à la première page et se finir à la dernière.

C’est la recommandation faite au lecteur par son auteur, Raymond Roussel, au début de son livre La Doublure (qu’on peut lire dans son intégralité, donc de la première à la dernière page sur Gallica)
Je ne vais pas suivre cette recommandation en reproduisant uniquement le début d’une nouvelle extraite de Comment j’ai écrit certains de mes livres img-402-0_m. Cette nouvelle s’intitule Nanon.

Le repentir de la prise sur les anneaux du serpent à sonnettes s’empare de moi dès les premiers essais. J’avais empoigné le crotale à pleines mains, mais, bien que tirant de toutes mes forces, je n’obtenais aucun résultat.Je vis bien que par ce moyen je n’arriverais jamais à dégager le malheureux Sylvestre qui ne pouvait m’aider en rien, paralysé qu’il était par la terrible étreinte du reptile enroulé de bas en haut et très étroitement autour de son corps.

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Je changeais de tactique et, tirant d’une poche spéciale de mon pantalon le revolver tout chargé qui ne me quittait jamais, je fis feu à bout portant dans la gueule du monstre au moment où il se retournait de mon côté pour me mordre.

L’effet fut immédiat ; un relâchement se produisit dans la crispation du crotale qui bientôt, se déroulant à demi, s’effondrait inerte sur le sol.

à suivre…

Lalla et le territoire cheyenne

septembre 29, 2009 § 1 commentaire

Deux jours passés avec Angèle Paoli à parler de soi, de la poésie, de la vie, à arpenter les rues dans la douceur de cet automne qui se la joue été-qui-n’en-finit-pas. C’était la première fois que nous nous rencontrions dans la « vraie vie » après avoir eu de longs échanges sur internet, avec nos blogs respectifs ( le sien = TERRES DE FEMMES). Nous avons élaboré un projet dont je reparlerai bientôt ici.CIMG1916 Elle m’a offert son livre Lalla ou le chant des sables.

Elle était partie de là-bas, du fin fond des terres calcinées de la montagne, en amont du désert d’Anabar.

C’est le récit-poème qui raconte comment une femme, Lalla, quitte ce qui lui est familier, une maison…

Elle s’était déplacée, nus pieds sur les tomettes rouges vernissées…. Elle avait jeté un dernier regard sur le patio orné d’azulejos, et sur la glycine qui courait le long des balcons en terrasse.

…pour rejoindre le désert, non pour fuir l’humain mais en quête d’un absolu.

Le désir de désert avait repris la jeune femme, elle sentait en elle une ardeur inconnue qui la poussait au-delà, toujours plus au-delà d’elle-même et de ses propres forces.

Avec une écriture rythmée par la marche, Angèle Paoli inscrit nos pas de lecteurs dans ceux de Lalla jusqu’

À l’aube,(où) le souffle déjà chaud du simoun l’emporta dans son chant.

Ce très bel ouvrage avec en couverture une photo de Guidù Antonietti di Cinarca a été tiré à quatre-vingt exemplaires numérotés et signés (par l’auteur). On peut se le procurer à l’adresse suivante : Terres de Femmes, 20217 Canari. au prix de 20 € +2,50 € de frais de port.

Aujourd’hui, nos pas nous ont entraînées, naturellement vers une librairie. On cherche, on trouve parfois, pas toujours de que l’on cherchait. C’est ainsi que je suis tombée sur En territoire cheyenne d’Éric Chevillard , illustré par Philippe Favier, chez Fata Morgana. CIMG1917Que c’est agréable de faire des découvertes pareilles, alors qu’on ne s’y attend pas. Depuis presque six mois, ce livre d’Éric Chevillard existait et je ne le savais pas. D’où l’utilité d’aller dans les librairies. Internet, c’est bien mais pas très surprenant, il est difficile d’y circuler entre les rayons, d’y fouiller, de feuilleter de poser ou emporter. Sur internet on sait ce qu’on veut à l’avance, on clique, et c’est finit.
Ce livre commence ainsi …

Je ne commettrai pas l’erreur de Rimbaud et de tant d’autres dont la trace si souvent se perd : je ne marche plus que sur du ciment frais.

Je n’en dirai pas plus car il faut prendre le temps de découper les page, de prolonger ce plaisir.
Une amie me disait qu’elle s’amusait à faire rapidement tous les soirs un bilan de sa journée, juste pour sentir qu’elle avait avancé. Ce soir, si je m’amuse à ce jeu je peux dire : deux livres, deux beaux objets, deux textes dont un encore à découvrir… Parfois il ne faut pas plus pour voir le monde en bleu.

Chronique d’une fin d’été annoncée (3)

septembre 22, 2009 § 7 Commentaires

La fin de l’été n’en finit pas de s’étirer au Pays Doré, même si aujourd’hui, l’automne est officiellement annoncé. CIMG1899 Entre temps, il a un peu plu et quand je chantais « Petit champignon deviendra grand pourvu qu’un petit peu d’eau lui prête vie » j’avais raison car Mister Climat a exhaussé mon souhait. Hier, juste à titre de repérage, je suis allée faire un tour dans la forêt, et en moins d’une demi-heure et aux alentours de la voiture, c’est à dire sans me fatiguer voici ce que j’ai trouvé CIMG1902CIMG1903(. Pas très sportif tout ça, mais délicieux quand même !

La chasse aux champignons n’occupant qu’une infime partie de mon temps, j’ai emporté quelques livres avec moi et notamment, un des plus cités dans ce qu’il est commun d’appeler la rentrée littéraire : Jan Karski de Yannick Haenel318DwFP1OXL._SS500_. À mi-chemin entre l’essai et le roman (il est d’ailleurs sélectionnés pour divers prix dans les deux catégories), ce livre est particulièrement bouleversant. En résumé des résumés, Jan Karski, le héros de ce livre, a réellement existé, et eut la mission en tant que résistant polonais d’alerter les Alliés sur ce qui était en train de se produire en Europe, comment les Juifs étaient en train d’être exterminés. On le sait, son témoignage, dans les plus hautes sphères des gouvernements Britanniques et Américains resta lettre morte. Il parle ainsi de sa rencontre avec Roosevelt :

Il y avait beaucoup de gens qui assistaient à la scène, des militaires assis dans les canapés autour d’une table basse ornée d’une soupière blanche…

Au fond, Franklin Delano Roosevelt s’exprimait en bâillant. Je l’entends encore me dire la bouche de travers : « Je comprends. » Ce qu’il réprimait en parlant, ce n’était peut-être pas un bâillement, mais la parole elle-même. Car précisément, il ne voulait pas comprendre. Plus il disait « Je comprends », plus il exprimait la parole inverse.

J’ignorais à l’époque que le meilleur moyen de faire taire quelqu’un consiste à le laisser parler.

J’avais affronté la violence nazie, j’avais subi la violence des Soviétiques, et voici que de manière inattendue, je faisais connaissance avec l’insidieuse violence américaine. Une violence moelleuse, faite de canapés, de soupières de bâillements.

En sortant, ce soir-là de la Maison-Blanche, j’ai pensé qu’à partir de maintenant c’était ce canapé qui allait régner sur ce monde, et qu’à la violence du totalitarisme allait se substituer cette violence-là, une violence diffuse, civilisée, une violence si propre qu’en toutes circonstances le beau nom de démocratie saurait la maquiller.

Ici, on fait du « chiffre » avec les expulsions des sans-papiers, on « nettoie » la Jungle près de Calais… Serait-ce ça la « violence du canapé » ?
On ferme des usines, on met au chômage des milliers de personnes et la bourse se refait une santé… Serait-ce ça la « violence du canapé » ?
On va célébrer la chute du mur de Berlin dans un peu plus d’un mois. Qui osera dire que la brèche qui s’est ouverte n’a servi qu’à laisser la place à la « violence du canapé » si bien décrite dans le livre de Yannick Haenel ? Une violence pour une autre, est-ce ainsi que le monde doit exister ?
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Beigbeder = Bartleby ?

août 20, 2009 § 1 commentaire

Je prolonge mes vacances tant que c’est possible en me disant qu’il sera toujours temps d’affronter la fournaise et la « civilisation ».
Je suis allée faire un tour, hier au festival d’Aurillac. J’aurais pu mettre les photos que j’y ai faites, mais je n’ai toujours pas le cordon de mon appareil pour les transférer. J’ai assisté à l’inauguration très peu solennelle du Festival en présence du maire et d’un sénateur, je crois, si j’ai bien compris. Ils ont fait un excellent numéro en mettant des masques anti-grippe, pendant qu’un comédien lisait le texte officiel envoyé par la Bachelot pour se prémunir de l’horrible virus, le lieu d’un festival, de rues de surcroît , n’étant pas favorable à l’isolement qu’elle préconise. On est en plein Absurdie, thème choisi pour les 14è rencontres d’Aubrac – auxquelles j’espère pouvoir assister ce soir. La suite de l’inauguration fut très politique avec la ridiculisation de quelques acteurs déguisés en flics, prenant d’assaut la façade de l’Hôtel de Ville et d’autres, en bleu de travail, gréviste voulant tout faire sauter avec des bonbonnes de gaz, jusqu’à ce que l’explosion envoie dans la foule des centaines de nez rouges : « Rire ou périr » est le slogan de cette édition du Festival. Que dire à part ça ? Qu’il y faisait très chaud et que les choix des spectacles, je les ai faits en fonction des lieux et de l’ombre qu’ils proposaient. Très inégaux évidemment.antiques Je n’en retiendrai qu’un, il s’agit d’un peplum : Les Nouveaux Antiques d’une compagnie qui s’appelle Voyages en scène, mais ma sélection est tout à fait personnelle et représente peu de choses au milieu des centaines de spectacles proposés. Un orage a éclaté en fin d’après-midi, juste question de dire que c’en était assez pour moi.
Dans les Inrocks de cette semaine, la rentrée littéraire est lancée et on ne sait plus où donner de la tête. Allons au plus simple, à ce qui n’a pas été publié. Je m’explique. Dans un article de Nelly Kaprièlian, on parle du dernier Beigbeder, mais surtout on révèle dans l’intégralité un passage de son roman qui n’a pas été publié, qui concerne le préfet Jean-Claude Marin :

Personne ne parle de Jean-Claude Marin. Normal : c’est chiant d’être Jean-Claude Marin. Physiquement, Jean-Claude marin ressemble à Alabn Ceray (l’acteur porno) mais sa vie est moins rigolote. Jean-Claude Marin demande des compléments d’informations ou des enquêtes préliminaires, fait appel des jugements, oublie de saisir les juges d’instruction, prononce des non-lieux (affaire des frégates de Taïwan), ou classe les dossiers sans suite. Jean-Claude Marin fait preuve d’une incroyable docilité et, comme tous les gens qui s’écrasent devant les plus forts, il se rattrape sur les plus petits. Il faut savoir que Jean-Claude Marin peut détruire la vie de n’importe quel habitant de la capitale de la France. Cette page est de loin la plus dangereuse que j’aie jamais écrite de ma vie. S’il est agacé, Jean-Claude Marin peut envoyer une escouade de flics chez moi ou chez Grasset quand il veut.

Cette page « dangereuse » a été supprimée. Autocensure de l’auteur, de l’éditeur ? je voudrais faire remarquer qu’il se classe dans la catégorie des « plus petits », des humbles, des anonymes. C’est faire preuve d’une grande modestie, Monsieur Beigbeder. Même par le préfet Jean-Claude Marin, je doute que vous soyez traité comme le commun de vos compatriotes. Ceci dit, ce roman (le titre = Un roman Français ) ne vaudrait le coup que par les pages qui n’y sont pas ! D’ailleurs, rien que l’aperçu de son écriture donnée dans l’extrait ci-dessus, personnellement, ne m’encourage pas à lire le reste. Si ce Roman Français n’avait d’intérêt que par ses pages absentes ? Ainsi, pourrait-on voir en Beigbeder un Bartleby (comme les a définis Enrique Vila-Matas) qui s’ignore ? La seule différence, c’est que contrairement aux Bartleby de la littérature qui sont les auteurs de livres non-écrits, d’œuvres non-réalisées, Beigbeder les a bien écrites, ces pages, mais les a fait disparaître. C’est moins glorieux.

Ce que je fais en vacances…

août 11, 2009 § 1 commentaire

Un phrase extraite de Autoportrait de l’auteur en coureur de fond de Haruki MURAKAMI.

Simplement je continue de courir dans ce vide bien à moi, cousu main en somme, dans mon silence nostalgique.

Où suis-je ?

Catégorie Livres sur Cousu main.