La lutte des classes à la chinoise

avril 21, 2009 § 4 Commentaires

Je n’ai guère l’habitude de parler des films que je vois au cinéma dans ce blog. D’une part,  j’en vois beaucoup (en moyenne deux par semaine) et mes critiques envahiraient l’espace et je considère que beaucoup le font mieux que moi, même si je dois reconnaître que j’ai du mal à les suivre parfois quand ils sont unanimement dithyrambiques sur Gran Torino -film qui pour moi ne vaut pas une roupie – et encensent OSS117, comme j’ai pu l’entendre l’autre soir au Masque et la Plume. Là je vais faire une exception.

Passant devant un cinéma, j’ai vu que 24 CITY était au programme, cela faisait un mois que j’attendais de le voir sans avoir trouvé le temps de le faire et avant qu’il ne soit plus à l’affiche, je me suis engouffrée dans la salle obscure.

Total ? 1h47 absolument happée par l’écran. 

L’histoire est celle d’une usine d’armement en Chine (l’usine 420) qui est démantelée pour en faire un projet immobilier de luxe (24 City). Ce genre de sujet traité par exemple par Ken Loach aurait sombré dans le lourd, le pathos, le larmoyant, le manichéen. Mais, c’est là justement que réside tout l’art de Jia Zhang-Ke, art qu’on avait pu apprécié dans le précédent Still Life.
Il s’agit d’une suite de témoignages d’anciens ouvriers de l’usine. Plusieurs générations s’y sont succédées, leurs histoires, leurs drames  sont racontés par ces anciens ouvriers , mais aussi le réalisateur fait intervenir la fiction par la bouche d’acteurs qui ponctuellement jouent aussi les témoins de l’usine 420. c’est très subtilement fait ce mélange de réalité et de fiction. Puis, le décor de l’usine en démantèlement est filmé magistralement, à la recherche permanente de l’esthétique d’un lieu dont les âmes de ceux qui l’ont fréquenté sont encore visibles. Les témoignages sont troublants, témoignages de la vie personnelles (car souvent la famille entière dépendait de l’usine = les enfants y étaient scolarisés), de la vie au travail. Une femme raconte comment elle et ses collègues ont été licenciées au détour d’un plan économique en les invitant toutes à faire un bon repas et on se dit que s’ils avaient usé du bossnapping, car le rapport de force était en leur faveur, l’histoire économique de la Chine ne serait pas celle que l’ont connaît. Jia Zhang-Ke filme magistralement les foules, les architectures, les machines, le travail. Les plans sont à chaque fois d’une force esthétique qui bouleverse. Le plan de fin laisse muet : l’usine est enfin démolie dans un grand nuage de poussière qui envahit l’écran. La fin d’un monde où la 24 City, cité de luxe, va pouvoir s’édifier dans une Chine vouée au fric.
Les lectures, les films se rejoignant parfois dans d’étranges coïncidences, je voudrais citer un extrait de Nadja que j’ai ouvert à la sortie de la séance, un extrait pour tous ces ouvriers anonymes de l’usine 420 :

Je sais qu’à un four d’usine, ou devant une de ces machines inexorables qui imposent tout le jour, à quelques secondes d’intervalle, la répétition du même geste, ou partout ailleurs sous les ordres les moins acceptables, ou en cellule, ou devant un peloton d’exécution, on peut encore se sentir libre mais ce n’est pas le martyre qu’on subit qui crée cette liberté.

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§ 4 réponses à La lutte des classes à la chinoise

  • JocelynD. dit :

    Merci de me donner des leçons d’écriture sur un blog fermé depuis longtemps (et infesté de pubs depuis)… Et d’en profiter pour régler des comptes littéraires stériles ( qu’est ce que j’en ai a faire moi, de Bégaudeau ?).

    Avec un commentaire si constructif, devrais-je dire si pertinent, la remarque « vide abyssal » me va droit au cœur.

    (En plus, votre blog me semble intéressant, c’est dire)

    Bon courage.

  • Pascale dit :

    Je note ton film, m’a l’air intéressant.

    « Gran Torino » n’a rien d’un chef-d’oeuvre mais ne me semble pas mérité un tel dénigrement ;-).

    As-tu vu « Tokyo Sonata » de Kurosawa ? On m’en dit grand bien…
    « La journée de la jupe » et « La vague » ont tout mon soutien.
    « Milk », bof…

  • cousumain dit :

    Je e vais pas m’étendre sur Gran Torino, ce n’est pas le propos. J’ai vu Tokyo Sonata qui m’a plu (moins la fin).
    J’ai beaucoup aimé Harvey Milk = Gus van Sant sait parler de sujets de société sans faire dans le lourd.
    Je n’ai pas vu la Journée de la jupe (dès qu’un film parle de l’école je fuis, depuis entre les murs) ni La vague.
    J’ai vu hier Villa Amalia = très décevant.

  • labouquineuse dit :

    Si tu veux vraiment en savoir plus sur la Chine, je te suggère: l’empire des larmes de José Frèches, que j’ai lu l’hiver dernier et que j’ai vraiment adorée.

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