JAZZMAN

décembre 13, 2008 § 6 Commentaires

Comme c’est bientôt Noël, je vous offre en avant-première un texte inédit de Pierre Autin-Grenier. De quoi patienter …

Avec son cœur de jazzman et ses poumons montgolfière il est capable de souffler dans trois trompettes à la fois le voisin musicien, qui ne s’en prive guère d’ailleurs nous endiablant tous au rythme Armstrong soirs et matins, sans se faire plus de mouron que ça pour nos tympans, les murs aussi qui commencent à se lézarder sous l’ouragan. C’est tout l’immeuble qui vacille sur sa base et menace de rendre l’âme sous peu si ce chahut continue. Certains sont épouvantés, d’autres les nerfs à vif ou emportés par de terribles vertiges, chacun s’applique avec ardeur cependant à surmonter l’épreuve s’interdisant tout commentaire ne serait-ce qu’un tant soit peu désobligeant envers notre redoutable virtuose.

La fanfare des Beaux-Arts, ses cuivres et ses cymbales maniés à outrance chaque dimanche matin sous nos fenêtres par une jeunesse en pleine effervescence, c’est du pipeau tout juste bon à danser le shimmy comparé à nos concerts quotidiens; la Patrouille de France en rase-mottes au-dessus du quartier se ferait moins remarquer et même la vie sous les bombardements alliés en quarante, lorsque nous trouvions refuge dans les caves, par certains côtés se montrait moins stressante. Il faut bien reconnaître que cette affaire prend maintenant des proportions hallucinantes.

J’entends bien ce que certains veulent dire qui haussent devant moi les épaules, lèvent les yeux au ciel et tournent les talons, me marquant de la sorte leur muette désapprobation: je ne serais qu’un vieux ronchon renfermé dans les odeurs de naphtaline et de tabac ranci d’une époque dépassée, incapable d’apprécier la musique ou de tolérer le voisinage bien longtemps, seulement capable de rien qui vaille et voilà tout. Venez passer trois jours chez moi, deux nuits dormir sur mon canapé, vous aurez vite compris de quelle abnégation nous faisons preuve, quel stoïcisme nous anime pour supporter sans broncher, n’appeler l’ambulance ni les pompiers; je ne vous dis que ça!

Non, nous faisons bloc dans l’immeuble contre toute tentation de contrecarrer l’impétuosité délirante de notre malheureux musicien, contrarier cette sorte de folie qui seule, pour l’instant, semble l’aider à survivre. Un jour de février dernier son fils de dix ans, son unique enfant, est mort emporté par une violente fièvre avant même que le médecin n’arrive à son chevet. C’est depuis qu’il souffle dans sa trompette à s’en éclater le cœur qu’il avait jusque-là bien accroché; pour en crever sans doute, nous en faire tous crever avec on dirait. On tient le coup, chacun maîtrise son exaspération, réprime toute envie de hurler dans la cage d’escalier que Ça suffit comme ça! Par pitié peut-être, ou plus sûrement compassion pour cet homme qui tellement souffre, bien davantage que nous tous réunis en somme.

Extrait de « C’est tous les jours comme ça (Les dernières notes d’Anthelme Bonnard) » inédit.

P.A.G

 

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