Bolaño à Avignon

juillet 14, 2008 § Poster un commentaire

De retour du Pays Doré, j’ai traversé péniblement la ville d’Avignon. Je n’aime pas, même s’il m’arrive de voir quelques pièces – de moins en moins au fil des années – cette période du Festival, où la ville est envahie d’un étrange et agaçant tourisme. Hier, j’ai écouté dix minutes du Masque et la Plume sur France Inter, pour sentir à quatre cents kilomètres de distance l’énervement que j’allais rencontrer aujourd’hui. La « province » tant méprisée toute l’année, devient un bien de consommation en période estivale.

Au Pays Doré, préservé des festivals et de bien d’autres nuisances, j’ai lu Nocturnes du Chili de Roberto Bolaño (Dans mon pré, sur une chaise longue, c’est bien mieux et plus confortable qu’un gradin de la Cour d’Honneur !).
J’ai relevé l’extrait suivant :

Ensuite je quittai Strasbourg et m’en allai en Avignon à l’Église Notre-Dame-Du-Midi, où le curé était le père Fabrice dont le faucon s’appelait Ta gueule, et s’était fait connaître dans tout le voisinage par sa voracité et sa férocité, et je passai avec le père Fabrice des après-midi inoubliables, pendant que Ta Gueule volait et défaisait non seulement les vols des pigeons mais aussi d’étourneaux qui en ces lointains et heureux temps abondaient en terres provençales, les terres que parcourut Sordel, Sordello, quel Sordello ? et Ta Gueule s’envolait et se perdait dans les nuages bas, les nuages qui descendaient des collines souillées et en même temps pures d’Avignon, et pendant que le Père Fabrice et moi parlions, Ta Gueule resurgissait comme un éclair ou comme l’abstraction mentale d’un éclair pour fondre sur les énormes nuées d’étourneaux qui apparaissaient à l’est pareilles à des essaims de mouches, noircissant le ciel de leur vol erratique, et au bout de quelques minutes les tournoiements des étourneaux s’ensanglantaient, se dispersaient et s’ensanglantaient, et alors les après-midi dans les environs d’Avignon se teignaient de rouge vif comme le crépuscule, qu’on voit par le hublot des avions, ou le rouge de l’aube, quand on se réveille doucement avec le bruit sifflant des moteurs sifflant aux oreilles et que l’on tire le petit rideau du hublot de l’avion et qu’à l’horizon on distingue une ligne rouge comme une veine, l’artère fémorale de la planète, l’aorte de la planète qui peu à peu se gonfle, c’est elle cette veine de sang que je vis dans le ciel d’Avignon, le vol ensanglanté des étourneaux, les mouvements pareils à une palette de peintre expressionniste abstrait de Ta gueule, ah la paix, l’harmonie de la nature nulle part aussi évidente ni explicite qu’en Avignon, puis le père Fabrice sifflait et nous attendions un moment d’une durée indéfinissable, un laps de temps que les seuls battements de nos cœurs mesuraient, jusqu’à ce qu’enfin notre faucon frissonnant se pose sur son bras. Ensuite je pris le train et quittai Avignon empli de tristesse…

L’une des grandes forces de Bolaño, c’est de nous faire croire à la véracité des faits qu’il relate. Je ne connaissais pas l’église Notre-Dame-du-midi, mais croyais en son existence après avoir lu ce passage. D’Église Notre-Dame-Du-Midi, il n’y en a pas, mais il n’est pas interdit de chercher volant dans le ciel d’Avignon, un faucon, descendant de Ta gueule.

Il s’agirait peut-être de Notre Dame des Doms, légèrement transposée à la sauce Bolaño. 
À propos de Notre Dame des Doms, je voudrais conseiller d’aller faire un tour derrière l’église, plus particulièrement au Théâtre des Doms, dont la programmation durant le Festival est uniquement belge, et d’en profiter pour s’arrêter dans la cour où l’on peut déguster d’excellentes bières et se restaurer de canards de Nadine Lannefranque et être servi par ma fille, Pauline. Sourire garanti. (Un endroit où l’on est pas escroqué comme il est de coutume en période de festival.)

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