Territoires de la folie

juin 7, 2008 § 3 Commentaires

Depuis un an, Cousu Main paraissait sommeiller. Ce n’était qu’une apparence… En effet, nous avons pris le temps de la réflexion, de l’imagination, des rencontres, pour aboutir à l’invention d’une nouvelle « collection », c’est à dire suivre un chemin que nous n’avions pas emprunté jusque là. Cette « collection » va s’appeler Dans les pas de…; des auteurs écrivent sur un artiste, un poète, un écrivain dans l’oeuvre desquels ils ont inscrit leurs pas. Cet exercice ne sera ni un hommage, ni un plagiat, mais plutôt un lien entre un auteur et celui qui a nourri son écriture.

Pour commencer cette route « Dans les pas de… », Sylvie Durbec a écrit deux textes, rassemblés sous le titre Territoires de la folie. Deux personnages, des Suisses, tous les deux internés pour « folie » l’ont inspirée. Le premier est Robert Walser.

Extrait :

J’ai choisi d’être ce voyageur éphémère qui traverse son pays à pied à la recherche d’un mot qui toujours fuit devant lui, travaillé par le démon de l’écriture et le tourment de son indignité. Ce mot, qu’il ne s’est pas résolu à prononcer devant les membres de sa famille réunis pour son départ, la mère perdue dans ses rêveries noires et le père dans ses échecs répétés, il sait qu’il est ridicule de vouloir s’en parer comme d’un chaud manteau élégant pour affronter l’hiver et Berlin, et encore plus vain de se croire de taille à le porter sur ses épaules comme un trophée. Littérature ! J’ai ouvert bravement la porte donnant sur la route poudreuse et les bois, adieu, ai-je lancé à mes frères et sœurs, et j’ai pris le bâton ferré appuyé au mur, franchissant sans peur aucune la frontière qui séparait la Suisse et ma famille de la littérature, et j’ai affronté en sifflotant gaiement le vent, la forêt, la grande ville au bout du tunnel des bois, la ville toute lumières et chansons, le bruit des baisers…

 

Le deuxième personnage, c’est Louis Soutter. Le texte s’intitule « Entre nus » titre d’une oeuvre de ce peintre suisse.


Extrait :

Lui, l’artiste nu, à dessiner avec ses doigts de charbon, nous à nous appuyer contre le mur, eux, à nous observer sans jamais nous adresser vraiment un mot de reconnaissance. Lui continue à se salir, le corps, le ventre, les cuisses, mais ça ne lui importe pas, nu comme il est, et il s’obstine dans son refus de nous apercevoir –seulement nous apercevoir-, car nous ne demandons pas l’impossible, mais être aperçues par lui qui, mu par une obstination étonnante, poursuit un travail étrange, et nous mues par une obstination à espérer tout aussi étonnante, parce que nous savons depuis que nous sommes dans cette salle qu’il est inutile d’attendre à la fois des réponses et des regards d’un homme aussi nu que nous ( peut-on l’être davantage, nous demandons-nous encore en nous entreregardant) il y aurait la possibilité d’ouvrir un peu la bouche pour articuler quelques mots, mais nous ne préférons pas interrompre ce qui se fait sous nos yeux d’étonnant et de noir, exécuté par cet homme petit et maigre dont tout le monde ici dit qu’il est fou et dont les dessins jonchent le sol, feuilles que nous n’avons pas le droit de fouler aux pieds de nos extrémités nues.

Les lino-gravures présentées dans cet article sont de Valérie Crausaz et sont les premières réalisées pour l’illustration des Territoires de la folie.

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